« En Bour­gogne, j’ai un cousin éloigné du côté de ma mère ; il vit dans un petit vil­lage près de Pierre-de-Bresse. Jules est né en 1891. À l’âge de vingt-deux ans, il épouse Féli­cie. Son père et son grand-père étaient forg­erons. Il est donc devenu forg­eron à son tour. Dans mon enfant, je pas­sais tous les étés chez eux. J’ai tou­jours été fasciné par le tra­vail du fer. En 1967, j’ai alors décidé de réalis­er un film sur Jules. Dès que j’avais du temps libre, en dehors de mon tra­vail pour la télévi­sion, je par­tais le retrou­ver en Bour­gogne. » C’est ain­si que Dominique Benicheti décrit le désir qui l’a poussé à tourn­er pen­dant cinq ans (de 1968 à 1973) ce somptueux doc­u­men­taire qu’est Le Cousin Jules, et qui est vis­i­ble aujourd’hui en salles par l’en­trem­ise de Car­lot­ta. Il faut dire que le film de cet ancien diplômé de l’ID­HEC (ex-Fémis), féru de tech­nique, n’avait, en son temps, jamais été com­mer­ciale­ment dis­tribué car les salles art-et-essai, au début des années 1970, n’é­taient pas encore équipées pour le pro­jeter dans son for­mat d’o­rig­ine en son stéréo. En avance sur son temps, Dominique Benicheti (décédé en 2011) avait en effet décidé de tourn­er Le Cousin Jules en Tech­nis­cope (vari­ante du Ciné­mas­cope qui était alors à l’époque, par exem­ple, le for­mat de choix des west­erns-spaghet­tis léoniens) et d’en­reg­istr­er le son en stéréo : deux prouesse tech­niques alors. Il s’ad­joint pour cela les ser­vices du chef-opéra­teur Paul Lau­nay au début du tour­nage, avant de tra­vailler avec Pierre-William Glenn (qui col­lab­o­ra par la suite avec François Truf­faut, Mau­rice Pialat ou Bertrand Tav­ernier). Et ce n’est qu’en 2011 que le tra­vail de restau­ra­tion du négatif orig­i­nal per­met au film de retrou­ver la vis­i­bil­ité qu’il mérite tant.

Concert de métal

Benicheti fait lit­térale­ment feu de tout bois dans sa mise en scène, en se per­me­t­tant par exem­ple d’am­ples trav­el­lings (notam­ment cir­cu­laires) pour suiv­re le par­cours de son cousin et de sa femme au sein de leur ferme bour­guignonne. L’e­sprit d’in­no­va­tion qui ani­me le cinéaste est aus­si une manière de ren­dre spec­tac­u­laire le quo­ti­di­en rou­tinier de ce cou­ple octogé­naire, en le représen­tant grâce à une gram­maire ciné­matographique générale­ment peu employée pour les doc­u­men­taires, car sup­posé­ment con­traire à la lib­erté et à la dis­cré­tion néces­saire pour attein­dre la vérité recher­chée. Jules passe ses journées à forg­er des objets en fer. Féli­cie s’oc­cupe du potager, pré­pare les repas et le café pris en com­mun dans le local de tra­vail. L’âpreté de leur vie n’est pas syn­onyme de mis­ère et s’ac­corderait plutôt ici avec la sagesse de la vieil­lesse qui se con­tente de peu de mots pour exprimer son rap­port sen­si­ble au monde. Mais s’il s’ag­it bien ici d’un monde clos, que l’ex­térieur pein­erait à attein­dre, il se trou­ve aus­si hors du temps. Temps que Benicheti manip­ule avec pré­ci­sion et brio en syn­théti­sant ses cinq années de tour­nage en une seule et unique journée qui représen­terait, en sub­stance, la fin de vie de Jules et Féli­cie. Il faut voir le vieil homme allumer le feu de sa forge, au milieu de ses machines, pour ressen­tir alors com­bi­en son art de la fer­ronner­ie découle d’un rap­port à la musi­cal­ité de la matière et sa mod­u­la­tion. Ici, le fer martelé résonne tel les bat­te­ments d’un cœur qui résiste aux fan­tômes de la mort qui rôdent. C’est ain­si, en une ellipse boulever­sante au milieu du film, que l’on com­prend le décès de Féli­cie. Jules repren­dra mod­este­ment le cours de sa vie quo­ti­di­enne, ménage, rasage, bal­ayage, sans pour autant remet­tre les pieds à sa forge. Et c’est au milieu de ces paysages qui évo­quent inlass­able­ment les pein­tures de Corot et de Mil­let, que Jules, lui aus­si, attend la fin de sa journée, la fin du film, pour nous quit­ter défini­tive­ment, dans un ultime sur­saut.