Les hési­ta­tions de Lena, le nou­veau film de Jan Schom­burg (L’Amour et rien d’autre), ressem­blent un peu au con­traste entre le générique et les quelques min­utes qui le précè­dent. Un soir, la quadragé­naire Lena est prise d’un malaise, son mari l’emmène à l’hôpi­tal. Quelques plans flous en vue sub­jec­tive, la blancheur hos­pi­tal­ière qui s’im­pose font crain­dre la pesan­teur clin­ique d’un drame de la patholo­gie tel que Pour lui, du com­pa­tri­ote Andreas Dresen. C’est alors qu’en guise de générique, nous décou­vrons des radi­ogra­phies de cerveau ani­mées en un sur­prenant pas­tiche de générique d’un James Bond, souf­flant soudain nos préjugés sur ce qui va suiv­re.

De fait, le film ne cesse de bal­ancer entre un sérieux de plomb autour du cas clin­ique de Lena, et une envie plus aven­tureuse et ludique d’en faire un élé­ment per­tur­ba­teur de son univers. Il s’avère que Lena a subite­ment per­du toute sa mémoire biographique : elle ne sait plus qui elle est, ne recon­naît plus ses proches. Faute de pou­voir recou­vr­er cette mémoire, elle se base sur ses effets per­son­nels (dont un jour­nal intime très utile) pour s’ef­forcer de jouer son pro­pre rôle, au grand dam de son mari qui est le mieux placé pour voir à quel point ce com­porte­ment est celui d’une étrangère, d’où l’étrangeté pro­fonde de la sit­u­a­tion. Jan Schom­burg, bien motivé par ce per­son­nage, en fait l’héroïne de péripéties qui sont autant de pistes lancées par le pos­tu­lat qu’elle représente : séparée de son iden­tité, elle la redé­cou­vre d’un œil extérieur et s’en fait un masque — pro­gres­sive­ment, paramètre impor­tant car la pro­gres­sion épais­sit l’é­trangeté. Dans ces moments où le cinéaste s’in­téresse à la posi­tion de Lena comme agent per­tur­ba­teur et source de remise en ques­tion, sa rela­tion au per­son­nage paraît net­te­ment plus saine, plus sincère eu égard à son pro­jet, plus pro­duc­tive finale­ment, que quand il se sent obligé de rap­pel­er qu’elle est une malade, égarée et affligée par son état, et de lui jeter un regard com­passé et pénible.

L’inconnue dans la maison

Qu’ils aient des ratés ou qu’ils réus­sis­sent trop bien, les efforts de mimétisme de Lena ont la fac­ulté de soulever à chaque fois un effet sec­ondaire intéres­sant. Le change­ment de Lena en étrangère dis­tend évidem­ment les liens affec­tifs et soci­aux (notam­ment con­ju­gaux, d’où un déra­page reten­tis­sant), et il dis­sout aus­si les inter­dits de com­mu­ni­ca­tion, ce qui peut s’avér­er gênant pour les autres quand, désireuse d’ar­bor­er son masque d’elle-même, la femme exprime sur sa rela­tion passée avec ses proches des choses qu’elle était sup­posée taire.

Bal­ançant entre comédie et malaise, Schom­burg fait comme un inven­taire des con­séquences sociales pos­si­bles d’une telle sit­u­a­tion, ce qui ne manque pas de largesse de vue, même s’il pousse avec une acuité iné­gale l’ob­ser­va­tion de ces réper­cus­sions, comme de peur d’é­parpiller trop le réc­it. Mais c’est cer­taine­ment à la fin qu’il atteint le mieux l’ex­pres­sion de l’é­trangeté, en la révélant dans le regard d’un autre et en la partageant avec nous. Alors que Lena se réin­tè­gre de mieux en mieux dans son ancien monde, son mari, excédé, lui avoue que “plus la marge [entre la nou­velle Lena et l’an­ci­enne] se réduit, plus elle est évi­dente”. Con­stat ter­ri­ble par la peur qu’il laisse enten­dre : plus l’é­trange femme réus­sit son mimétisme, plus cette réus­site, ce rem­place­ment de l’an­ci­enne Lena par son imi­ta­tion, effraie. Le film, néan­moins, choisit de ne pas se con­clure sur cette note de ver­tige, lais­sant le cou­ple se chercher une issue dans le tâton­nement vers un autre incon­nu, juste­ment : l’usage du flou dans la mise en scène, assez chi­chi­teux et encom­brant jusqu’i­ci, joue alors, enfin, son rôle dans le rap­port entre le cinéaste et ses per­son­nages. C’est aus­si lui-même, ban­cal, dis­per­sé mais attachant par ses touch­es d’acuité, qui achève ain­si de se retrou­ver.