Elle est pho­tographe d’art, il est archi­tecte, ces époux vivent à Istan­bul une exis­tence pour le moins con­fort­able. Mais il y a de l’eau dans le gaz. La réal­isatrice Aslı Özge met en scène la sourde désagré­ga­tion d’un cou­ple bour­geois en adop­tant majori­taire­ment le point de vue de la femme, Ela, et en brouil­lant les pistes sur les sources du malaise con­ju­gal. C’est d’abord le soupçon d’un adultère du mari qui point ; puis s’en mêlent les aléas pro­fes­sion­nels, une inflam­ma­tion inex­pliquée d’une par­tie du corps d’Ela, et des man­i­fes­ta­tions plus dif­fus­es que quelque chose, au moins de son point de vue, ne tourne pas rond.

Dif­fi­cile de ne pas voir un héritage d’An­to­nioni dans cette chronique d’une rup­ture aux motifs indé­cid­ables où l’on ne dis­tingue que le déclin du sen­ti­ment — a for­tiori quand elle est appuyée par un tra­vail formel exploitant les froids agence­ments du domi­cile con­ju­gal (presta­tion remar­quée de l’escalier en col­i­maçon sous divers éclairages) et des décors extérieurs (appari­tion réussie d’une baie vit­rée en qua­tre par­ties der­rière cha­cune desquelles un per­son­nage va “s’en­cadr­er” soigneuse­ment, pour fig­ur­er une scène d’en­trées et de sor­ties de cadre). Dif­fi­cile aus­si de ne pas voir ce qui laisse Aslı Özge à la traîne du réal­isa­teur de La Notte. Son jeu de pistes sur ce qui cou­ve chez Ela cap­tive, c’est cer­tain, et les per­son­nages à l’in­ter­pré­ta­tion bien dirigée touchent. Mais le tout est comme refréné dans cette retenue que sem­ble exiger la pose artis­tique de la cinéaste, la recherche du beau plan agis­sant moins comme une source d’at­trac­tion du regard jusqu’au ver­tige et au boule­verse­ment (tel que chez l’I­tal­ien) que comme un glacis for­mal­iste met­tant l’é­mo­tion à dis­tance. Les idées esthé­tiques sont sou­vent séduisantes, mais cette séduc­tion même encom­bre la per­cep­tion que ces images engen­drent par ailleurs. Et le fait que la démarche sem­ble se chercher un pré­texte dans l’écri­t­ure des per­son­nages (leurs pro­fes­sions en rap­port avec les car­ac­tères esthé­tiques pré­cisé­ment exploités dans le film) n’arrange rien, faisant pass­er encore plus Özge pour une élève trop con­scien­cieuse et grisée par la recherche de ses images. Il faut atten­dre le dernier plan, sorte de bouclage de boucle renou­ve­lant l’indé­cid­abil­ité de l’é­tat du cou­ple, pour accepter que la pose de la cinéaste rece­lait un sincère rap­port aux sen­ti­ments qu’elle fig­u­rait.