Sor­ti en 1976, L’Homme qui venait d’ailleurs mar­que le début de la car­rière de David Bowie acteur de pre­mier plan. À voir la com­po­si­tion de l’artiste, on mesure com­bi­en le film lui doit : mais le Thomas New­ton du film de Nico­las Roeg n’est pas Zig­gy Star­dust. Là où le chanteur s’é­tait com­posé un alter ego dandy, flam­boy­ant et glam au début des années 1970, David Bowie est, dans L’Homme qui venait d’ailleurs, une appari­tion diaphane, éthérée, finale­ment assez peu con­cernée par tout ce qui l’en­toure. Si on en croit les pro­pos de Bowie lui-même, il était drogué jusqu’aux yeux durant tout le tour­nage, ne com­prenant que fort peu ce qu’on lui fai­sait jouer[1] : peu importe, en fait, tant l’é­trangeté et le flot­te­ment nar­rat­ifs sont des mar­ques de fab­rique, des dis­cours véri­ta­bles pour le réal­isa­teur Nico­las Roeg[2].

Le Conte d’Astérion

L’Homme qui venait d’ailleurs suit, dans la chronolo­gie de son réal­isa­teur, le cauchemar éveil­lé Ne vous retournez pas. Celui-ci est cer­taine­ment moins fort aujour­d’hui pour sa révéla­tion finale (qui fait pour­tant une bonne part de sa répu­ta­tion) que de par sa fasci­nante struc­ture labyrinthique, que cela soit par son util­i­sa­tion de l’a­gence­ment chao­tique des rues véni­ti­ennes ou par son mon­tage à la tem­po­ral­ité insta­ble. C’est vrai pour de nom­breux films de Roeg : Eure­ka et La Ran­don­née par exem­ple. Ain­si est-on vite trou­blé par L’Homme qui venait d’ailleurs : on y suit les pas d’un gen­tle­man, pré­ten­du­ment bri­tan­nique, pos­sesseur de secrets sci­en­tifiques de haute volée, désir­ant exploiter les­dits secrets dans un but nébuleux. Plus tard, on l’ap­pren­dra, sans que cela ne soit réelle­ment une sur­prise : Thomas New­ton vient d’ailleurs, d’une planète déser­tique, privée d’eau, à la sur­face de laque­lle sur­vivent pénible­ment quelques humanoïdes dont nous ne ver­rons que qua­tre exem­ples, New­ton, son épouse et ses deux enfants. New­ton est donc venu sur Terre pour y prélever de l’eau, et sauver son monde d’o­rig­ine – c’est cer­taine­ment ain­si que l’on doit com­pren­dre les pre­mières images, fig­u­rant un objet volant ren­trant dans l’at­mo­sphère.

Bien­tôt, pour­tant, Roeg tisse des ponts énig­ma­tiques entre les deux mon­des : ain­si, New­ton s’é­tonne-t-il de l’ap­parence des trains de la race humaine, quand lui est venu jusqu’à nous dans un véhicule ressem­blant furieuse­ment à un train. Est-ce bien de la nos­tal­gie de sa part, ou bien une remar­que que le mon­tage présente comme prophé­tique, par le truche­ment d’une sin­gu­lar­ité tem­porelle inex­pliquée ? La planète que New­ton essaye de sauver est-elle la nôtre, alors que la civil­i­sa­tion humaine du vingtième siè­cle prend déjà des allures de mon­stre dévo­rant ? Nico­las Roeg ne sem­ble pas, en tout cas, porter de ten­dresse par­ti­c­ulière à ses con­tem­po­rains : New­ton est un être énig­ma­tique, dont le com­porte­ment est le plus sou­vent inco­hérent, en tout cas mys­térieux, mais c’est égale­ment un être frag­ile. Sa seule force vient de ses con­nais­sances sci­en­tifiques, dont il délègue même la ges­tion. Un temps retiré du monde, insen­si­ble à son influ­ence, il va pour­tant plonger rapi­de­ment dans une déchéance qui fonc­tionne comme une con­ta­gion : l’al­coolisme, la fas­ci­na­tion pour la télévi­sion – il peut regarder une douzaine de postes à la fois –, la lux­u­re, la drogue… Avant même que la civil­i­sa­tion humaine ne le trahisse véri­ta­ble­ment, New­ton a déjà subi l’in­flu­ence de ceux qu’il a côtoyés, et dont il a adop­té sans dis­cerne­ment tous les vices.

L’évangile de Nicolas

L’Homme qui venait d’ailleurs précède d’une année le renou­veau de la sci­ence-fic­tion : La Guerre des étoiles sor­ti­ra l’an­née suiv­ante. Héri­ti­er bizarre de la tra­di­tion très lit­téraire de la SF des années 1950 et des scé­nar­ios de Richard Math­e­son, L’Homme qui venait d’ailleurs est lit­térale­ment un film cré­pus­cu­laire, aux couleurs incan­des­centes, accordées à la chevelure rousse étrange de son pro­tag­o­niste. Le film clôt avec mélan­col­ie plusieurs décen­nies de réc­its tournés vers un hori­zon aus­si ter­ri­fi­ant qu’il est plein de promess­es, lais­sant la place à la sci­ence-fic­tion du jou­et et du pro­duit dérivé. Sans jamais le nom­mer explicite­ment[3], Nico­las Roeg y met en scène Bowie en fig­ure chris­tique, mais un Christ sans panache, messie cor­rompu par la médi­ocrité et le quo­ti­di­en. Avec sa mise en scène ellip­tique, Roeg con­stru­it un labyrinthe nar­ratif qui trans­forme son film en fable : une fable mythologique du XXème siè­cle, épurée et acide – qui pour­rait tout aus­si bien n’être que le por­trait d’un indi­vidu pris­on­nier de la drogue. Mais dans ce cas comme dans l’autre, il s’ag­it de suiv­re avec le réal­isa­teur le chemin apparem­ment hasardeux d’un voyageur en pleine errance – pour s’apercevoir que ce réal­isa­teur-démi­urge plein d’une bien­veil­lance navrée a pavé ce chemin avec soin pour illus­tr­er le ver­tige de celui qui referme der­rière lui les portes d’un Éden à jamais per­du.

Notes

Notes
↑1 Tan­dis que le cri­tique de référence améri­cain Roger Ebert était, sem­ble-t-il, en pleine pos­ses­sion de ses moyens quand il a descen­du le film à sa sor­tie parce que lui non plus ne le com­pre­nait pas. Comme quoi, être cri­tique pro­fes­sion­nel, c’est assez sim­ple finale­ment.
↑2 Notons par ailleurs que, pour peu con­cerné par le film qu’il ait été, Bowie a été fort vexé de ne pas se voir con­fi­er la musique du film. On peut cepen­dant décou­vrir ce qu’il avait com­posé dans son majestueux album Low.
↑3 Ce qui le dif­féren­cie du très bavard The Man from Earth sor­ti en 2007, et dont le titre résonne forte­ment comme un signe de tête à The Man Who Fell to Earth…