Un amour est un bien drôle de pro­jet hybride, entre évo­ca­tion biographique et fic­tion romancée autour d’un cou­ple fran­co-améri­cain qui a tra­ver­sé les grands événe­ments du vingtième siè­cle. Le point de départ fut pour le réal­isa­teur Richard Copans d’évo­quer les orig­ines de ses pro­pres par­ents : son père Simon, juif améri­cain orig­i­naire des pays baltes, et sa mère Luci­enne, Française élevée au sein de la petite bour­geoisie provin­ciale. Ils se sont ren­con­trés en France au tra­vers d’en­gage­ments poli­tiques nour­ris par une grande cul­ture lit­téraire. Nous sommes alors à la fin des années 1930 : la guerre civile fait des rav­ages en Espagne et la mon­tée du nazisme effraie l’Eu­rope. Lier la petite à la grande his­toire, l’in­time au poli­tique, relève d’une évi­dente imbri­ca­tion à laque­lle de nom­breux réal­isa­teurs s’adon­nent régulière­ment avec plus ou moins de bon­heur. L’o­rig­i­nal­ité du dis­posi­tif tient ici plus du fait que les auteurs ne cherchent pas la vérac­ité des faits à tout prix, au con­traire. En s’ad­joignant les ser­vices de l’écrivain Marie Nimi­er, Richard Copans va même oser la sur-inter­pré­ta­tion des pho­tos, refor­muler des cor­re­spon­dances ou encore extrapol­er les événe­ments. Ain­si, on finit par se laiss­er sur­pren­dre par cette évo­ca­tion biographique volon­taire­ment men­songère sur les con­tours, faisant de per­son­nages réels les acteurs d’une fic­tion qui se déroule sur plusieurs décen­nies.

Démêler le faux du vrai

Pour­tant, l’un des objec­tifs du film, au-delà de l’hom­mage que le réal­isa­teur souhaite ren­dre à ses par­ents, est de faire exis­ter un arrière-plan his­torique et socié­tal. Ces événe­ments n’ont quant à eux rien de fic­tif : la men­ace nazie, les rav­ages de la Sec­onde guerre mon­di­ale, l’en­trée en Résis­tance, la Guerre froide, mais aus­si les com­bats fémin­istes du vingtième siè­cle comme le mariage, l’ac­cès à la con­tra­cep­tion, le droit à l’a­vorte­ment, etc. L’ar­rière-plan devient par­fois le pre­mier plan, reléguant le cou­ple à n’être que de sim­ples acteurs d’un mou­ve­ment par­mi d’autres, ce qui donne l’a­gréable sen­ti­ment que le réal­isa­teur ne les érige pas plus en héros que leurs cama­rades de lutte. C’est peut-être dans l’évo­ca­tion de leur his­toire d’amour et ses étapes-clés que le dis­posi­tif trou­ve par­fois ses lim­ites : on pense par exem­ple à ces scènes rejouées (celle des fiançailles, du mariage) ou à la voix-off de Dominique Blanc qui tend à sur­jouer la dimen­sion dra­ma­tique de cette ren­con­tre. Mais cela n’empêche pas pour autant Un amour d’être une évo­ca­tion à la fois touchante et trou­blante d’un pan de notre his­toire, agré­men­té d’un bel hom­mage qui parvient à tran­scen­der le factuel pour faire des acteurs dis­parus de ces com­bats des héros pour l’é­ter­nité. Une belle manière d’ac­com­plir son tra­vail de deuil.