Sci­en­tifique norvégi­en­ne, Marie est comme entière­ment définie par ce dou­ble qual­i­fi­catif. Logique­ment méthodique, la jeune femme vit dans une mai­son froide et totale­ment asep­tisée aux allures de lab­o­ra­toire où, en dépit d’une rup­ture amoureuse qui laisse lit­térale­ment vide la moitié du lit, tout reste en ordre et par­faite­ment à sa place. Pas vrai­ment du genre à céder aux débor­de­ments affec­tifs, Marie sem­ble entretenir une rela­tion de politesse avec toutes les per­son­nes qui l’en­tourent, un peu absente d’elle-même, pas vrai­ment encline à occu­per le cen­tre du plan pour faire val­oir ses désirs et ses volon­tés. Sauf que la mort red­outée du père respec­té, un sci­en­tifique mon­di­ale­ment recon­nu, va créer un véri­ta­ble séisme intérieur. Alors chargée de par­ticiper à une con­férence sci­en­tifique se déroulant à Paris, la jeune femme va vivre l’ex­péri­ence de l’ex­téri­or­i­sa­tion aux côtés d’un Français.

Lignes contraires

Entre les deux villes qui ser­vent de décors au film, Bent Hamer a claire­ment choisi le par­ti d’op­pos­er les lignes pour en faire deux envi­ron­nements totale­ment dif­férents : en Norvège où le quo­ti­di­en de Marie ressem­ble inlass­able­ment à un pro­to­cole sci­en­tifique, la ver­ti­cal­ité prime dans la majeure par­tie des plans. Des fenêtres aux portes en pas­sant par les routes rec­tilignes et les immeubles aux formes cubiques, l’amé­nage­ment des espaces trahit une obses­sion de la maîtrise dont l’hu­main doit s’ac­com­mod­er. Comme si le soin apporté à insis­ter sur les formes géométriques du décor ne suff­i­sait pas pour sym­bol­is­er la rel­a­tive léthargie ambiante, le réal­isa­teur n’hésite pas non plus à étir­er ses plans pour en cass­er volon­taire­ment le rythme, vidant pro­gres­sive­ment les scènes de leur sub­stance. À l’in­verse, Paris, avec ses ruelles sin­ueuses, ses parcs et ses vues dégagées offrent des per­spec­tives plus inat­ten­dues, et devient ain­si le négatif d’un morne quo­ti­di­en norvégien. La mise en oppo­si­tion pour­rait sem­bler un peu sché­ma­tique si elle ne deve­nait pas le pré­texte à une ren­con­tre per­me­t­tant à Marie de se redéfinir en tant que per­son­nage accep­tant le lâch­er prise.

De la subjectivité

Le sujet du col­loque sci­en­tifique auquel doit par­ticiper Marie revêt lui aus­si une force sym­bol­ique : don­ner au kilo une valeur uni­verselle­ment recon­nue par la com­mu­nauté inter­na­tionale induit de met­tre un terme à toutes les inter­pré­ta­tions pos­si­bles pour lui don­ner une valeur stricte­ment objec­tive. Cette quête utopique d’une vérité uni­verselle (et qui trou­vera son lot d’embûches) entre bien évidem­ment en con­flit avec le deuil de la jeune femme, pris dans les sables mou­vants de ses émo­tions. Sa ren­con­tre avec Pi (Lau­rent Stock­er), lui-même ancien sci­en­tifique recon­ver­ti dans le jar­di­nage, l’amène juste­ment sur le ter­rain de l’ac­cep­ta­tion des nuances et du dérè­gle­ment. Si la dimen­sion sym­bol­ique de cette prise de con­science est par­fois un brin démon­stra­tive, c’est dans cet effrite­ment de ces cer­ti­tudes ban­cales que 1001 grammes trou­ve son cœur bat­tant. Il manque peut-être au film cet aban­don auquel Marie souscrit pour s’in­car­n­er au-delà de l’ex­er­ci­ce de style mais l’ef­fort reste appré­cia­ble.