Mon­teur de La Ligne rouge de Ter­rence Mal­ick ou encore de l’épileptique Mémoire dans la peau, Saar Klein réalise un pre­mier film où s’impose une prob­lé­ma­tique défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Non pas parce que Things Peo­ple Do accorde une impor­tance trop appuyée à l’art du rac­cord, mais parce qu’il se per­met d’aller piocher ce qui l’intéresse dans une bande d’images préex­is­tantes comme on sélec­tion­nerait la meilleure prise au cours d’un dérushage. Comme s’il s’agissait de met­tre au point une recette impa­ra­ble. Prenez une bonne tranche de nihilisme amer cer­ti­fié Break­ing Bad : un assureur, Bill, se voit bas­culer dans l’illégalité pour soutenir sa famille après son licen­ciement ; faites-le errer quelques plans dans le désert du Nou­veau-Mex­ique et don­nez-lui un flic comme meilleur ami. Saupoudrez généreuse­ment de zestes de doux soleil mal­ick­ien : des con­tre-jours, plein, sur des enfants qui s’amusent au ralen­ti, et sur lesquels vous rajouterez une voix off grave et pro­fonde, qui s’interrogerait sur les mys­tères insond­ables de la vie humaine et l’importance de la famille. Lais­sez mijot­er… et… Non, mal­heureuse­ment, on a beau faire, la may­on­naise ne prend pas. Le résul­tat est plutôt insipi­de, voire indi­geste.

Heisenberg le Chauve

Une des seules idées per­son­nelles que pro­pose Klein est une métaphore quelque peu navrante qui par­court tout le film : une piscine, qui à elle seule représente à la fois l’orgueil de Bill et toute la crise que tra­versent les États-Unis. Si, si. Une petite oasis dans ce désert inhos­pi­tal­ier qu’est la fron­tière mex­i­caine et qui pousse Bill à faire des braquages. Une folie qu’il s’empresse de combler de gravier après avoir com­pris qu’il n’en avait en fait pas besoin, et même qu’un tuyau d’arrosage fai­sait net­te­ment mieux l’affaire pour réus­sir un dimanche en famille. Ain­si, dès que Bill se résout à revenir dans le droit chemin, il lui suf­fit de bouch­er un trou pour que tout rede­vi­enne nor­mal. Assez flou, ce dénoue­ment pose quand même prob­lème. Soit Bill a retrou­vé du tra­vail, et alors le film perd tout ce sur quoi il sem­blait basé : Bill se voy­ait licen­cié pour des raisons économiques, c’est la crise, etc. Soit Bill a décidé d’accepter un prêt de son richissime beau-père : et dans ce cas, le film n’est que l’histoire d’un petit orgueil mal placé mais vite cor­rigé. Dans tous les cas, toute la ten­sion voulue dans la pre­mière par­tie, pein­ture d’un homme acculé, d’un père au bord du gouf­fre, retombe comme un souf­flé. Ce qui est jus­ti­fié dans Break­ing Bad, c’est le coût inavouable d’une chimio­thérapie. L’orgueil de Wal­ter White, qui refuse lui aus­si l’aide d’amis plus rich­es, ne con­cerne pas sa capac­ité à s’offrir un endroit où trem­per ses orteils, mais à accéder aux soins que seules les class­es les plus aisées peu­vent se pay­er. Sa haine, aus­si orgueilleuse soit-elle, rejoint par là une reven­di­ca­tion poli­tique. Heisen­berg, fig­ure invis­i­ble par excel­lence, met à jour les vio­lences sour­des de ce sys­tème.

Malick le Sage

Dans son invo­ca­tion d’un retour à la grâce, Things Peo­ple Do résout donc l’angoisse de la ban­lieue améri­caine en proie à la peur du déclasse­ment par un coup de baguette Mal­ick. Il trans­forme en niais­es retrou­vailles famil­iales ce qui chez le réal­isa­teur tex­an est un désir ten­du d’entrer en con­tact avec ce qu’il sent être là ; une mys­tique. D’où la désagréable sen­sa­tion de voir un spot pub­lic­i­taire dans ces plans de Klein léchés par les rayons du soleil couchant, là où l’insistance de Mal­ick recherche une forme de transe. Mais pour qu’on n’ait pas seule­ment l’impression que Wal­ter White se soit per­du sur le décor de The Tree of Life, Klein sort un dernier ingré­di­ent de sa poche. S’arrogeant la syn­thèse de la con­struc­tion on ne peut plus dialec­tique de son per­son­nage (entre dis­so­lu­tion et renais­sance), il con­clut par un twist scé­nar­is­tique qui vient biais­er les bases famil­iales nou­velle­ment acquis­es. Ni pour, ni con­tre, bien au con­traire, Klein a fait sa tam­bouille. Con­va­in­cu que plus il mélangerait, plus il apporterait sa touche per­son­nelle, il nous sert une bouil­lie bien fade.