Sous la forme d’un doc­u­men­taire-fic­tion qui mêle images d’archives, pho­togra­phies, témoignages face caméra et scènes recon­sti­tuées, Le Cer­cle entend ren­dre hom­mage au milieu inter­lope et au mil­i­tan­tisme homo­sex­uel dans le Zurich des années 1950. À l’heure où, en Europe, l’a­vancée en matière de mariage, d’adop­tion ou de pénal­i­sa­tion de l’ho­mo­pho­bie se heurte à la rad­i­cal­i­sa­tion des opposants à l’é­gal­ité des droits (restric­tion de la lib­erté d’ex­pres­sion en Russie, man­i­fes­ta­tions impor­tantes en France, etc.), le pro­jet de Ste­fan Haupt sem­ble vouloir faire œuvre d’u­til­ité publique en rap­pelant qu’en des temps pas si loin­tains que cela, la com­mu­nauté homo­sex­uelle était con­damnée à la plus grande clan­des­tinité : que ce soit dans le cer­cle famil­ial ou dans l’ex­er­ci­ce d’une pro­fes­sion, les hommes (majori­taire­ment représen­tés ici) devaient assumer une dou­ble vie leur per­me­t­tant par ailleurs de faire des ren­con­tres, d’ex­primer ou de partager des idées. C’est dans le cadre de cette néces­sité que s’est con­sti­tué le Cer­cle, groupe né au cours des années 1930 à l’ini­tia­tive de l’ac­teur Karl Meier qui util­i­sait alors le pseu­do­nyme de Rolf. Alors qu’à cette époque, les nazis per­sé­cu­taient les homo­sex­uels, les plus chanceux trou­vèrent refuge en Suisse alle­mande où la rel­a­tive tolérance des années d’après-guerre favorisa les échanges entre com­mu­nautés étrangères.

Didactisme et cinéma ne font pas bon ménage

Il est dif­fi­cile de ne pas louer les moti­va­tions d’un tel pro­jet, surtout lorsqu’il per­met d’ap­préhen­der les enjeux socié­taux qui ont con­duit un groupe d’in­di­vidus à faire de leurs atti­rances une iden­tité à part entière qui, quelques années plus tard et notam­ment à par­tir de 1968, allait devenir la colonne vertébrale d’un nou­veau mou­ve­ment poli­tique. Seule­ment, on a par­fois le sen­ti­ment que le réal­isa­teur ne choisit pas vrai­ment entre la petite et la grande his­toire, empêché par la pro­fu­sion des doc­u­ments d’archives de per­son­nalis­er davan­tage son pro­pos. Ain­si, l’af­fir­ma­tion d’un dis­cours ou la nais­sance d’idées nou­velles sont sou­vent lim­itées à quelques exem­ples lit­téraires (l’ex­is­ten­tial­isme dans lequel on range sans nuance Albert Camus) et pris­es de posi­tions poli­tiques (le mariage ? quelle drôle d’idée !) qui don­nent le sen­ti­ment d’un pro­jet qui ne parvient jamais à restituer l’essence d’une époque mais se lim­ite à la com­menter sous un angle trop con­tem­po­rain. Preuve en est le meurtre d’un mem­bre du Cer­cle, qual­i­fié dans la par­tie fic­tion­nelle se déroulant en 1956 d’ho­mo­phobe par la Police alors que le terme n’est apparu pour la pre­mière fois qu’en 1969 dans une revue pornographique anglo-sax­one.

Instantané

Mal­gré l’in­ter­ven­tion d’un vieux cou­ple d’hommes qui s’est autre­fois ren­con­tré dans le cadre du Cer­cle et qui n’est pas avare d’anec­dotes sur les moyens employés par leur mag­a­zine de con­tourn­er la cen­sure, le film peine à pro­pos­er autre chose qu’une jux­ta­po­si­tion de vignettes et d’in­stan­ta­nés. Si la fic­tion peut sem­bler la par­tie la plus ambitieuse sur le plan formelle (on peut en effet par­ler de mise en scène, à la dif­férence des entre­tiens face caméra qui rap­pel­lent cer­tains doc­u­men­taires télévi­suels dif­fusés sur Arte), elle ne pro­pose mal­heureuse­ment pas plus qu’une illus­tra­tion des drames quo­ti­di­ens aux­quels les homo­sex­uels étaient exposés : peur d’être décou­verts, inter­roga­toires humiliants, chan­tages, men­aces physiques, etc. La lumière un peu bla­farde et l’am­biance un peu ouatée peut faire penser par moments aux arti­fices de mise en scène de Fass­binder. Seule­ment, le réal­isa­teur alle­mand tis­sait autour de la pas­sion incan­des­cente de ses per­son­nages un rap­port au monde qui fai­sait de leurs moin­dres faits et gestes un acte poli­tique. On en est mal­heureuse­ment beau­coup trop loin ici.