Face au monde émerveillés

Le Léo du titre n’est pas l’un des petits ani­maux des cinq con­tes qui com­posent ce pro­gramme, mais leur créa­teur, Leo Lion­ni, célèbre auteur-illus­tra­teur pour enfants. Fruit de sa col­lab­o­ra­tion avec son com­pa­tri­ote ital­ien, le cinéaste Giulio Gian­i­ni (réal­isa­teur de La Pie voleuse, qui regroupe trois mag­nifiques films illus­trant des airs de Rossi­ni sor­tis en France l’an dernier par les Films du Préau), Le Petit Monde de Léo adapte cinq de ses albums pour la jeunesse. Pro­jeté en ciné-con­cert en 2012 par le fes­ti­val Cinéju­nior et le Forum des Images, il aura fal­lu trois ans au pro­gramme pour trou­ver le chemin des salles grâce au dis­trib­u­teur Ciné­ma Pub­lic Films.
À tra­vers des dessins naïfs et de tech­niques d’animation sim­ples, les cinq films met­tent en scène des per­son­nages qui désirent décou­vrir le monde en dépit des dan­gers. Le petit pois­son Pilotin, avide de décou­vrir le grand océan, cherche (et finit par trou­ver) une solu­tion pour per­me­t­tre à ses con­génères de par­courir les eaux pro­fondes sans se faire dévor­er par les pré­da­teurs féro­ces. Son escapade soli­taire dans les cav­ernes sous-marines l’amène à des visions mer­veilleuses de créa­tures scin­til­lantes, qu’il veut partager avec le reste de son banc. Des deux pois­sons qui vivent pais­i­ble­ment dans un lac au début de Un pois­son est un pois­son, l’un s’avère être une grenouille qui saute vite hors de la mare pour ramen­er à son cama­rade des descrip­tions fab­uleuses de ce qu’elle a vu sur terre. Imag­inées par le pois­son resté sous l’eau, les vach­es devi­en­nent d’étranges créa­tures mêlant cornes et nageoires, et les humains ressem­blent trait pour trait à des pois­sons qui marcheraient sur leur queue.

Si la curiosité face au monde amène à con­vo­quer des représen­ta­tions extra­or­di­naires, elle con­stitue égale­ment une occa­sion de s’affranchir du groupe. Dans chaque réc­it, le désir d’exploration se dou­ble chez les per­son­nages d’une volon­té d’accepter la sin­gu­lar­ité de son iden­tité, quitte à se détach­er du groupe de son espèce. Dans Cor­nelius, un jeune croc­o­dile, à peine sor­ti de l’œuf, ne veut rien tant que marcher sur ses pattes arrière pour observ­er le monde du mieux qu’il le peut. Attristé d’être rail­lé par ses sem­blables, il s’apercevra que toute sa tribu essaie de se hiss­er à sa hau­teur.

Il n’est pas éton­nant que Lion­ni, qui par­cou­rut l’Europe et les États-Unis, donne à ses créa­tures le goût du voy­age. Ayant gran­di à Ams­ter­dam puis Brux­elles, exilé à Zurich, d’où il gagna les États-Unis, il retrou­va son Ital­ie d’origine à l’âge de cinquante ans. C’est égale­ment à cette époque qu’il conçut le pre­mier de ses albums, devenu un clas­sique de l’édition jeunesse, Petit Bleu et petit jaune, que, selon la légende, il com­posa pour amuser son petit-fils lors d’un voy­age en train, en découpant un exem­plaire du mag­a­zine Life. Con­vo­quant une rad­i­cale abstrac­tion pour faire le réc­it d’une ren­con­tre, Lion­ni attache une grande impor­tance à l’impact sur le jeune spec­ta­teur de la décou­verte des formes et des couleurs.

Des mots et des couleurs

Curieux lui-même du vaste monde autant que de la sim­plic­ité de la nature, il con­fi­ait : «Allongé dans l’herbe, obser­vant des tiges d’herbe qui devi­en­nent arbres géants, ou insecte qui se trans­forme en rhinocéros, je ressens le même éton­nement que quand j’étais tout petit. Aujourd’hui encore, je peux arpen­ter une plage pen­dant des heures à la recherche d’un cail­lou par­faite­ment rond ou en forme de cœur.» Dans des décors com­posés avec soin avec des matéri­aux sim­ples (papiers, pas­tels, tis­sus), la tech­nique du papi­er découpé trans­forme ces films en autant d’herbiers, col­lec­tions de formes et de couleurs qui évo­quent la nature.

La décou­verte du monde passe pour les per­son­nages de ces cinq aven­tures par le change­ment rad­i­cal de l’univers dans lequel ils évolu­ent. Une tem­pête assombrit de gros nuages gris le lac pais­i­ble où se querel­laient sans cesse trois grenouilles dans C’est à moi. Heureuses de retrou­ver leur île après le déluge, elles y décou­vriront le bon­heur de tout partager à trois. Après avoir évolué dans des prairies fleuries, cinq mulots hiber­nent dans une triste cav­erne. Ils sont alors recon­nais­sants à leur con­génère Frédéric d’avoir fait pro­vi­sion de couleurs et des mots pen­dant le print­emps et l’été. À mesure que celui-ci décrit ce qu’il a si bien observé du monde, des tis­sus découpés mul­ti­col­ores envahissent la grotte grise. Il ne fal­lait pas plus que des mots et des couleurs pour éloign­er du cœur des petites souris la triste gri­saille.