Chaque soir, le cen­tre d’héberge­ment et de réin­ser­tion sociale Forbin accueille des “hommes majeurs isolés”, c’est la for­mule offi­cielle. Doc­u­men­taire d’im­mer­sion dont on pour­rait atten­dre qu’il décor­tique le fonc­tion­nement d’une insti­tu­tion, 300 Hommes sur­prend par un regard cen­tré sur les hommes eux-mêmes, et leurs com­bats intro­spec­tifs con­tre l’ex­clu­sion.

À hauteur d’hommes

La force du film repose sur une mise en scène alliant rigueur et sou­p­lesse. Rigueur dans la dis­tance : cette fameuse dis­tance du filmeur avec son sujet, si essen­tielle, est trou­vée, et main­tenue de bout en bout. La place choisie par Emmanuel Gras et Aline Dal­bis (qui n’é­taient que deux au cours du tour­nage, l’un à l’im­age l’autre au son) pour­rait être celle d’un occu­pant des lieux, qui resterait en retrait pour observ­er les autres rési­dents. Ce par­ti pris extrême­ment risqué, d’au­tant plus avec un tel sujet, se nour­rit sou­vent à l’ar­rivée de fauss­es con­nivences avec les per­son­nes filmées. Mais le regard n’est ni voyeur ni intrusif, il n’y a pas de triche dans 300 Hommes, il est évi­dent que les réal­isa­teurs ont trou­vé leur place au milieu des rési­dents, et qu’ils l’ont tenue quelles que soient les dif­fi­cultés. En témoins silen­cieux, ils se pla­cent alors au sein d’un groupe en train de dis­cuter, dans une cham­bre à observ­er un colo­cataire d’une nuit, ou dans la cour, où les hommes fument en silence.

La sou­p­lesse de la mise en scène se man­i­feste pour sa part dans l’usage fait des codes hérités du ciné­ma direct. Les réal­isa­teurs n’hési­tent pas à user de quelques lib­ertés dans le mon­tage sonore ou dans leurs rac­cords pour mieux retran­scrire une émo­tion ou une pen­sée, quitte à nég­liger la resti­tu­tion exacte du fonc­tion­nement de l’in­sti­tu­tion. Le procédé ne sert pas une recon­struc­tion fic­tion­nelle des événe­ments pour servir une nar­ra­tion, mais vise plutôt à priv­ilégi­er un cer­tain axe du regard. En effet, le film parvient à invers­er la démarche atten­due : nous regar­dons des hommes dans une insti­tu­tion et non une insti­tu­tion con­tenant des hommes. Et par insti­tu­tion, ne s’en­tend pas sim­ple­ment une struc­ture, mais un sys­tème de char­ité pré­caire et impuis­sant face à un délite­ment social qui se man­i­feste plus vio­lem­ment encore ici qu’ailleurs.

En équilibre

Vio­lence, alcoolisme, cynisme, mais aus­si idéal­isme, appa­rais­sent comme autant de béquilles pour ali­menter la néces­saire sen­sa­tion d’ex­is­ter et de se pro­jeter, dans ce lieu qui sert de refuge mais con­stitue avant tout pour ses rési­dents la représen­ta­tion même de l’im­passe. Une phrase revient sou­vent : “c’est pas une vie”. Dans un mod­èle socié­tal unique qui repose sur un développe­ment indi­vidu­el quan­tifi­able, promesse de sat­is­fac­tions futures, com­ment se con­tenter d’une sim­ple survie, ou même d’un mai­gre espoir qui peine à pren­dre racine sur des par­cours de vie chao­tiques ? Une des grandes réus­sites du film est de com­plex­i­fi­er le regard sur les stig­mates de la mar­gin­al­i­sa­tion, trop sou­vent vus comme caus­es d’un échec social plus que comme une con­séquence ou une ten­ta­tive de résis­tance, même dés­espérée. Un homme peut ici racon­ter son alcoolisme, qu’il ne défend ni ne con­damne, qu’il se con­tente unique­ment de con­stater, déroulant un réc­it d’une lucid­ité sai­sis­sante remet­tant pro­fondé­ment en cause la notion com­muné­ment accep­tée de “com­porte­ment déviant”.

La sen­sa­tion de stag­na­tion s’insin­ue peu à peu dans ces longs plans fix­es qui iso­lent les hommes les uns des autres. De l’ou­ver­ture des portes au petit matin, les cadres cherchent les sépa­ra­tions matéri­al­isées par des lignes du décor ou des jeux de lumière naturelle, que les rési­dents utilisent eux-mêmes pour se plac­er. Par­fois, des plans plus larges envis­agent le lien mal­gré tout, matéri­al­isant les rela­tions qui parvi­en­nent à se nouer. Quelques lueurs, via des traits d’hu­mour ou de cama­raderie, parvi­en­nent à percer, et leur rareté les rend pré­cieuses. Mais les com­po­si­tions finis­sent par se lézarder, tra­ver­sées par de nou­velles fis­sures se traçant à l’oc­ca­sion d’une dis­pute ou d’un sim­ple silence. Car tout ici est affaire de sépa­ra­tions : de celles qui sont poreuses (entre les rési­dents et le per­son­nel, qui sont pour cer­tains d’an­ciens rési­dents eux-mêmes), et de celles qui se con­stru­isent. Les bar­rières de cul­ture, d’âge, de préjugés, d’o­rig­ine sociale et géo­graphique, se dressent et se cul­tivent avant tout pour préserv­er des indi­vid­u­al­ités au sein d’un groupe auquel on ne veut pas être asso­cié.

Par­mi eux, suivi par une caméra portée, marche Frère Didi­er, sil­lon­nant les couloirs pour faire fonc­tion­ner le cen­tre, affichant une cer­taine dureté, rap­pelant le règle­ment, exclu­ant ceux qui ne peu­vent plus être aidés du fait de leur com­porte­ment dan­gereux. Cette ges­tion, néces­saire­ment prag­ma­tique et insti­tu­tion­nal­isée, appa­raît alors comme une course, inter­rompue unique­ment par les temps de prière dans la chapelle attenante au cen­tre, qui vise à com­bat­tre l’im­mo­bil­isme aux­quels sem­blent con­damnés ceux qui sont poussés en marge. Ne cédant ni à l’idéal­isme ni au dés­espoir, évi­tant les masques qu’au­raient for­cé­ment créés un dis­cours sur la reli­gion ou un com­men­taire poli­tisé, 300 Hommes est un film éprou­vant qui tient en équili­bre, et parvient ain­si à main­tenir un regard se situ­ant véri­ta­ble­ment à hau­teur d’hommes. Et sur un tel sujet, ce n’est pas si courant.