C’est un traque­nard clas­sique pour les films pré­ten­dant faire grand cas de la fra­ter­nité entre les peu­ples : appuy­er a con­trario sur les car­ac­téris­tiques qui les sépar­ent. Et Kad­dish pour un ami, pre­mier long métrage de Leo Khasin, s’y jette à pieds joints. Com­ment s’y prend-il pour faire se ren­con­tr­er un jeune réfugié pales­tinien et un vieux Juif de Russie dans un quarti­er cos­mopo­lite de Berlin ? D’abord, met­tre dans la bouche du père du jeune homme des sen­tences défini­tives comme “qu’Al­lah maud­isse les Juifs !” ; et juste après, pénétr­er chez ceux d’en face et faire une série de gros plans sur les kip­pas en présence. La suite aura beau pro­fess­er la poignée de main au-delà des dif­férences, le film a dès lors trahi l’in­con­sis­tance de sa pos­ture : dans le regard dis­crim­i­na­teur qui est le sien, un Juif reste avant tout un Juif et un Arabe un Arabe. Et on y voit là moins de franche con­vic­tion per­son­nelle qu’une soumis­sion servile à des sché­mas scé­nar­is­tiques des­tinés à met­tre chaque per­son­nage dans sa case, le pri­vant de toute pos­si­bil­ité d’ex­is­ter au-delà.

Car le car­ac­tère insup­port­able de Kad­dish pour un ami vient autant de l’ab­sence de sincérité de sa pré­ten­tion fédéra­trice (tel un Intouch­ables inter-con­fes­sion­nel mât­iné de Gran Tori­no) que du cloi­son­nement her­mé­tique de son écri­t­ure, où le moin­dre réflexe de per­son­nage doit être pesam­ment motivé à voix haute, si pos­si­ble en exploitant au max­i­mum les lieux com­muns d’usage. Faut-il arranger la ren­con­tre con­flictuelle entre les deux pro­tag­o­nistes ? Addi­tion­nons (chez le jeune garçon seul) l’in­flu­ence du père, le con­flit israé­lo-pales­tinien (que les deux s’en­ver­ront à la tête à tout bout de champ) et le besoin de s’in­té­gr­er à la bande de délin­quants d’o­rig­ine moyen-ori­en­tale du quarti­er. Stig­ma­tis­er l’in­tolérance du père ? Faisons-le bous­culer sa femme enceinte. Expos­er l’in­tran­sigeance de la jus­tice envers les immi­gré s? Com­pi­lons, en une seule réplique d’un pro­cureur, les préjugés sur les ter­ror­istes et le “devoir d’ex­pi­a­tion” de l’Alle­magne envers les Juifs… Le reste est à l’avenant. Ce ne sont pas des per­son­nages qui défi­lent sous nos yeux, mais des com­po­si­tions d’élé­ments de scé­nario besogneux et fier de son cours de soci­olo­gie accéléré qui, hors de ces affligeantes balis­es, ne leur laisse aucun moyen de s’ex­primer, ni à nous de percevoir la part secrète qui les rap­procheraient d’en­tités humaines. Le mai­gre et éphémère espoir d’y échap­per vient du comé­di­en Ryszard Ron­czews­ki, seul à vouloir met­tre un peu d’é­pais­seur dans son rôle, celui du vieux Juif résilient et grincheux au passé douloureux. Mais l’e­spoir tient surtout au sou­venir du rôle qua­si iden­tique qu’il a aupar­a­vant tenu dans un film large­ment supérieur, Et puis les touristes de Robert Thal­heim où il était lui-même plus sub­til. Autant dire que le con­stat du naufrage est inévitable.