Pour son cinquième long-métrage, Jean-Jacques Zil­ber­mann affirme être par­ti d’une expéri­ence qui l’a touché per­son­nelle­ment : les retrou­vailles de sa mère, rescapée d’Auschwitz, avec deux anci­ennes com­pagnes d’in­for­tune, une quin­zaine d’an­nées après la libéra­tion des camps. Se don­nant ren­dez-vous à Berck le temps d’une semaine de vacances esti­vales, les trois femmes con­vo­quent alors les fan­tômes du passé, par­lent de leurs blessures et de leur cul­pa­bil­ité, irrémé­di­a­ble­ment portées par un désir de sur­mon­ter le trau­ma­tisme de la Shoah. Mal­heureuse­ment, de cet ambitieux pro­gramme, le réal­isa­teur de L’homme est une femme comme les autres n’en fait rien d’autre qu’un film illus­tratif et totale­ment imma­ture, comme si la vérac­ité des faits (ce que le dernier plan ne man­quera pas de nous rap­pel­er) ne pou­vait remet­tre en cause la noblesse des inten­tions. Mais le prob­lème est bien là : si on ne doute pas de la sincérité avec laque­lle le pro­jet a été con­duit, Zil­ber­mann ne trou­ve jamais le bon équili­bre entre la valeur affec­tive du témoignage et l’a­cadémisme pesant de la recon­sti­tu­tion.

La douleur

Les atten­dues scènes de camp de con­cen­tra­tion ouvrent le film comme s’il s’agis­sait d’un impa­ra­ble argu­ment de réal­isme his­torique : certes, le réal­isa­teur évite les effets de manche putassiers pour ne pas pren­dre en otage son spec­ta­teur (il n’a pas non plus la bêtise autori­taire de Rose­lyne Bosch) mais on perçoit immé­di­ate­ment une propen­sion à une sorte de neu­tral­ité appliquée, étouf­fée par la lour­deur des décors et des cos­tumes. C’est cette même esthé­tique de livre d’his­toire qui illus­tre le retour d’Hélène (Julie Depar­dieu) dans son apparte­ment parisien, plusieurs années après avoir dû le quit­ter bru­tale­ment, puis auprès de ses anciens amis résis­tants. Ici, le pit­toresque de la cap­i­tale et de ses habi­tants se réduit à une enfilade de vignettes où il est impos­si­ble de ne pas penser aux efforts du déco­ra­teur et des cos­tu­miers pour recon­stituer sur quelques cen­taines de mètres car­rés le Paris d’an­tan. Coupé du bruit de la Libéra­tion (l’ar­rière-plan poli­tique est inex­is­tant), le pro­pos ne gagne pas davan­tage en ampleur lorsque le réc­it nous cat­a­pulte de manière mal­ha­bile en 1962 (la guerre d’Al­gérie est à peine évo­quée, le mil­i­tan­tisme com­mu­niste face au gaullisme jamais dis­séqué), l’an­née des fameuses retrou­vailles.

L’Espèce humaine

Mais là où le film som­bre lit­térale­ment, c’est dans la con­fronta­tion de ces trois femmes totale­ment dif­férentes qui n’ont rien partagé d’autre que leur épou­vantable cal­vaire à Auschwitz. Inca­pable de com­pos­er avec l’im­plicite et le non-dit, le scé­nario met mal­adroite­ment tout en lumière, don­nant des expli­ca­tions et des jus­ti­fi­ca­tions à tous les com­porte­ments et les choix de vie. Les dia­logues se risquent même à une autodéri­sion sur l’hor­reur des camps qui tombe presque sys­té­ma­tique­ment à plat (l’at­trait pour les pyja­mas rayés, l’ob­ses­sion pour le gaspillage, etc.). Les scènes se suc­cè­dent et pas une seule idée de ciné­ma n’émerge : le hors-champ et le con­trechamp sont inex­is­tants tan­dis que les plans durent le temps néces­saire pour le texte. La mise en scène est telle­ment dépourvue d’am­bi­tion et de la moin­dre prise de risque qu’elle enferme les acteurs dans un numéro pour le moins gênant où ils n’ont pas d’autres choix que de singer une réal­ité qui sonne faux. Dans un tel con­texte, il n’est pas éton­nant que ces derniers s’en sor­tent aus­si mal (Hip­poly­te Girar­dot totale­ment atone, Suzanne Clé­ment crispante). Seule Julie Depar­dieu donne le sen­ti­ment de sur­v­ol­er par endroits le film et la lour­deur de son dis­posi­tif. Lorsqu’on pense à ce que de grands auteurs français ont pu écrire pour ten­ter de ren­dre compte de l’indi­ci­ble (notam­ment Mar­guerite Duras dans La Douleur puis son ex-mari Robert Anthelme dans L’E­spèce humaine), il est dif­fi­cile de par­don­ner à Zil­ber­mann un tel manque d’am­bi­tion en mis­ant exclu­sive­ment sur la force évo­ca­trice du sujet. Ce n’est pas faire hon­neur à la mémoire de nos dis­parus.