La 29ème édi­tion du fes­ti­val Entre­vues de Belfort va s’ou­vrir pour dix jours à la fin de cette semaine. Après avoir été pro­gram­ma­trice à Rome à la vil­la Médi­cis puis au Ciné­ma du réel, Lili Hin­stin a pris la direc­tion artis­tique du fes­ti­val de Franche-Comté l’an­née dernière, prenant la suite de Cather­ine Biz­ern. Elle nous présente la pro­gram­ma­tion de cette prochaine édi­tion.

Ce qui frappe quand on regarde l’ensemble de la pro­gram­ma­tion, c’est à quelle point elle embrasse LE ciné­ma au sens très éten­du du terme (le court métrage, le doc­u­men­taire, l’animation, l’expérimental, le pat­ri­moine). Est-ce que cette exi­gence de diver­sité est présente au moment des choix ?

Ce que je cherche, ce sont avant tout de bons films, plus qu’une explo­ration sys­té­ma­tique qui serait un peu méga­lo­mane et un peu vaine de toutes les poten­tial­ités du ciné­ma ! Mais c’est vrai qu’en tant que spec­ta­trice, j’accorde de l’intérêt à des films très dif­férents. S’il faut définir une ligne direc­trice à la pro­gram­ma­tion, ce serait ce ques­tion­nement : qu’est-ce qui fait l’intérêt d’un film ?
J’aimerais que le tra­vail que je fais à Belfort con­siste à déplac­er des sys­tèmes de pen­sée. Il faut lut­ter con­tre les ghet­tos dans tous les sens du terme. Je déteste l’idée d’un pub­lic can­ton­né à une vision main­stream du ciné­ma comme diver­tisse­ment, mais je ne sup­porte pas plus celle d’une élite intel­lectuelle qui ferait un éten­dard de son accès à des choses très pointues.

L’un des rôles d’Entrevues est de faire décou­vrir à des spec­ta­teurs, qui voient le ciné­ma comme un diver­tisse­ment joyeux, jusqu’à quels som­mets cet art peut aller.
Je pense par exem­ple à la pro­gram­ma­tion con­sacrée au cinéaste d’animation Satoshi Kon qui est un véri­ta­ble maître du découpage, très proche de la sécher­esse d’un Fritz Lang dernière péri­ode et avec qui il partage égale­ment un jeu extrême­ment pré­cis et per­vers sur la réal­ité de la nar­ra­tion proche de Beyond a Rea­sonnable Doubt (L’Invraisemblable Vérité).

Est-ce cette volon­té de déplac­er la per­cep­tion de ce qui est pop­u­laire qui vous a poussée à choisir d’inviter Tony Gatlif et ses tech­ni­ciens à venir par­ler de leur tra­vail dans le pro­gramme « La Fab­bri­ca » ?

Tout à fait, c’est un cinéaste qui a con­nu quelques gros suc­cès publics, qui a reçu un prix de la mise en scène à Cannes (pour Exils en 2004, NDLR), mais qui est peu con­sid­éré par une par­tie de la cri­tique. En par­tie à mon avis parce qu’il ne se situe pas du tout dans la doxa cri­tique con­cer­nant le découpage ou la scéno­gra­phie par exem­ple. Mais c’est un cadreur incroy­able qui fait pass­er des choses très expéri­men­tales, comme des scènes de transe de vingt min­utes. Gatlif ne se pose pas la ques­tion d’un ciné­ma pop­u­laire, mais il se pose la ques­tion du peu­ple. Et il y parvient en gag­nant le pub­lic par sa gaîté, son imper­ti­nence et son sens de la démesure.

C’est un cinéaste qui a aus­si un sens du temps extrême­ment intéres­sant : il sait saisir l’instant présent avec une excep­tion­nelle inten­sité – je pense à tous les moments de musique et de danse d’une grande inten­sité dra­ma­tique et qui représen­tent de véri­ta­bles prouess­es tech­niques. Et d’autre part, je trou­ve que c’est un cinéaste qui a une intu­ition de l’essence poli­tique de son temps, de son époque. Il com­prend très vite, avant tout le monde, ce qui est en train de se pass­er et ce qu’il est impor­tant de filmer. C’est impor­tant pour moi de mon­tr­er un cinéaste qui se con­fronte à tout un impen­sé poli­tique de notre société.

Tony Gatlif a une capac­ité à ren­dre proche des choses qui sont loin­taines pour la plu­part d’entre nous, mais sans en faire un sujet. Je pense au monde gitan, bien sûr, mais aus­si au hand­i­cap par exem­ple, dans Ven­go. Ce qui est loin­tain dans ses films, c’est l’argent, le bien être, les restau­rants… les règles qui ont cours dans ces lieux-là sem­blent incom­préhen­si­bles. Il ren­verse com­plète­ment les per­spec­tives.

C’est ce que je cherche aus­si à faire. Quand on est pro­gram­ma­teur et qu’on dirige un fes­ti­val, il est impor­tant d’avoir une lib­erté par rap­port à ce que nous dicte la doxa, qu’elle soit cri­tique, poli­tique, finan­cière… Il faut être capa­ble de faire bouger les lignes, de créer des ren­con­tres, des imprévus, de faire en sorte que les gens puis­sent chang­er d’avis.

Le pro­gramme com­porte égale­ment beau­coup de parte­nar­i­ats avec des insti­tu­tions (Ciné­math­èque française, Cen­tre Pom­pi­dou, FRAC Franche-Comté, etc.) ou des cartes blanch­es.

Pour moi, pro­pos­er des cartes blanch­es c’est une manière d’élargir la pro­gram­ma­tion, d‘accéder à des propo­si­tions que je n’aurais pas faites moi-même et de m’ouvrir à des choses que je ne con­nais pas. Par exem­ple, la col­lec­tion du FRAC de Franche-Comté est cen­trée autour de la thé­ma­tique du temps. Il me parais­sait donc évi­dent de les associ­er à la pro­gram­ma­tion trans­ver­sale « Le Voy­age dans le temps ». Eux aus­si étaient très con­tents de nous prêter une œuvre et de sor­tir du cadre muséal. J’aime beau­coup l’idée qu’une pièce d’art con­tem­po­rain de cet immense artiste ital­ien qu’est Gian­ni Mot­ti se déplace jusque dans un mul­ti­plexe.

Je tra­vaille de la même façon avec Priska Mor­ris­sey et Lau­rent Hey­berg­er sur la thé­ma­tique « Ciné­ma et His­toire » : ces deux chercheurs lais­sent à leurs invités le soin de choisir eux-mêmes les films autour du thème que nous avons défi­ni ensem­ble. Cela per­met, au sein d’une pro­gram­ma­tion de pat­ri­moine, de pro­pos­er de véri­ta­bles décou­vertes comme Mères français­es, un film de 1917 de Louis Mer­can­ton et René Hervil. J’aime éviter le ron­ron­nement cinéphilique où on sait ce qui est bien ou ce qui ne l’est pas. J’ai envie de mon­tr­er des choses plus inat­ten­dues.

Quels sont les critères qui prési­dent aux choix du comité de sélec­tion con­cer­nant la com­péti­tion ?

Mon souhait est de faire décou­vrir des films. Je ne veux pas que Belfort soit la vit­rine de fes­ti­vals plus impor­tants. Même si nous sommes très proches de mag­nifiques fes­ti­vals comme Locarno et le FID à Mar­seille, je pense que la mis­sion de Belfort est d’offrir leur chance à des films qui n’ont pas été mon­trés ailleurs, plutôt que d’être une sorte de best-of.

Il y a aus­si l’aide à la post-pro­duc­tion « [Film en cours] » qu’offre le Fes­ti­val et qui per­met à des dis­trib­u­teurs français de décou­vrir des films très en amont. Ils suiv­ent aus­si la com­péti­tion qui com­porte beau­coup de pre­mières mon­di­ales et inter­na­tionales. Le fait que des films et des dis­trib­u­teurs puis­sent se ren­con­tr­er est très impor­tant et inter­vient dans cer­taines de mes déci­sions.
La chance que nous avons par rap­port à d’autres fes­ti­vals de la même taille, c’est de recevoir de nom­breuses propo­si­tions – 1600 films nous arrivent chaque année – et d’avoir un comité de sélec­tion com­posé de qua­tre per­son­nes qui peut les vision­ner. Cela nous offre la pos­si­bil­ité de décou­vrir des films qui sont hors cir­cuit à tout point de vue. Je pense par exem­ple à Tarek Sami, Karim Loualiche et Lucie Dèche qui ont réal­isé sans argent Chantier A qui était en com­péti­tion l’année dernière.

L’intérêt que l’on porte à un film doit aus­si pren­dre en compte sa prove­nance, l’histoire ciné­matographique de son pays. Par exem­ple, on a l’impression de con­naître du ciné­ma iranien une ten­dance post-Kiarosta­mi ou la veine théâ­trale à la Farha­di. Le film en com­péti­tion, Far­da (Iman Afshar­i­an et Meh­di Pakdel) est un polar méta­physique, presque fan­tas­tique, très éloigné de ces deux influ­ences. Il est sur­prenant de voir à quel point de jeunes cinéastes iraniens sont élevés au biberon du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en, comme tout le monde !

Je pense aus­si à la rela­tion par­ti­c­ulière du fes­ti­val avec toute la nou­velle vague améri­caine. Au fil des années, les films des frères Safdie, de John Gian­vi­to ou d’Alex Ross Per­ry ont été présen­tés. Cette année, For the Plas­ma témoigne d’une ten­dance très forte dans le jeune ciné­ma indépen­dant améri­cain : tourn­er en pel­licule. Bing­ham Bryant et Kyle Molzan ont lancé une cam­pagne de crowd­fund­ing et ont mis deux ans à tourn­er leur film parce qu’ils tenaient au 16mm.

La sélec­tion com­porte des pre­miers, deux­ièmes ou troisièmes films, mais finale­ment, peu de troisièmes films sont présents, car le plus sou­vent, ils sont arrivés à des degrés de matu­rité ou de satiété économique qui présen­tent moins d’intérêt pour Belfort. Un pre­mier film peut présen­ter quelques mal­adress­es, la notion la plus impor­tante pour moi, c’est la ques­tion du risque, l’énergie des enjeux d’un jeune cinéaste. Gaby Baby Doll de Sophie Letourneur, par exem­ple, a atteint un niveau de matu­rité au niveau de sa mise en scène qui l’écarte de la sélec­tion d’Entrevues. Mais comme je l’aime beau­coup, je le présente en séance spé­ciale, aux exploitants de la région : c’est une autre façon de soutenir des films.

Cette année a lieu la pre­mière édi­tion d’Entrevues Junior, qui pro­pose aux enfants de voir cer­tains films des dif­férentes pro­gram­ma­tions. S’adresser au jeune pub­lic, est-ce une façon de for­mer les prochaines généra­tions de spec­ta­teurs pour mieux ancr­er le fes­ti­val dans le ter­ri­toire ? Il me sem­ble que cela fai­sait par­tie des attentes for­mulées par la ville de Belfort que le fes­ti­val soit davan­tage ouvert au pub­lic.

J’aimais l’idée d’un mini-fes­ti­val dans le fes­ti­val et que la règle du jeu soit de pro­pos­er une sélec­tion pour le jeune pub­lic issue de chaque pro­gram­ma­tion. Cette con­trainte nous a poussés à inté­gr­er aux sec­tions des films aux­quels nous n’aurions pas pen­sés autrement, et j’aime cette dynamique.

C’est vrai que l’ouverture au pub­lic passe aus­si par le Jeune Pub­lic, mais à Belfort, l’éducation à l’image se fait tout au long de l’année avec l’association Ciné­mas d’aujourd’hui qui gère le fes­ti­val. Ce tra­vail ne passe pas que par Entre­vues.
Nous avons aus­si 400 lycéens en option ciné­ma, qui vien­nent de toute la France et qui appor­tent une jeunesse et une énergie dans le pub­lic du fes­ti­val. Nous con­stru­isons une pro­gram­ma­tion pen­sée à leur atten­tion en rela­tion avec l’œuvre au pro­gramme du Bac qui cette année porte sur le son.

C’est vrai que l’ouverture passe énor­mé­ment par les jeunes spec­ta­teurs, mais je pense que le fes­ti­val était déjà très ouvert, même s’il est tou­jours néces­saire d’aller chercher cer­tains spec­ta­teurs, ceux que l’on appelle les « publics empêchés », dont l’accès au ciné­ma et à la cul­ture en général n’est pas une chose acquise ou évi­dente. C’est impor­tant pour un fes­ti­val de n’être pas ouvert seule­ment aux pro­fes­sion­nels, tout sim­ple­ment parce que les publics sont éton­nants.