Avec sa bar­que thé­ma­tique plutôt chargée, Any Day Now (que le dis­trib­u­teur français affu­ble par oppor­tunisme… d’un autre titre anglais qui en réduit le champ de vision) impres­sionne en pre­mier lieu par la déli­catesse avec laque­lle il en tire un drame aus­si léger que sérieux, igno­rant son poten­tiel sen­sa­tion­nal­iste. Dans la Los Ange­les de 1979, Rudy, chanteur trav­es­ti de cabaret, et Paul, avo­cat divor­cé réti­cent à sor­tir du plac­ard, enta­ment une rela­tion amoureuse for­cé­ment com­pliquée, eu égard à la répres­sion sociale mais aus­si à la dif­férence des deux atti­tudes face à celle-ci (Rudy flir­tant douce­ment avec l’arché­type de la folle expan­sive et mil­i­tante, énergie du comé­di­en Alan Cum­ming à l’ap­pui). Mais ce n’est pas tout : dans le même temps, Rudy prend sous son aile son voisin de palier Mar­co, petit garçon tri­somique nég­ligé par sa mère; quand celle-ci est incar­cérée, il entre­prend d’obtenir la garde de l’en­fant avec le con­cours juridique de son com­pagnon. Cela marche plutôt bien tant que les amants se font pass­er pour des cousins, mais quand la vérité éclate, les préjugés s’in­car­nent en une machine judi­ci­aire et sociale agres­sive qu’il leur faut affron­ter ouverte­ment.

Si le réal­isa­teur Travis Fine et son coscé­nar­iste n’ont de toute évi­dence pas peur d’user de sub­stances lacry­mogènes, les craintes légitimes du spec­ta­teur s’é­vanouis­sent peu à peu face à la légèreté de leur traite­ment, qui priv­ilégie l’at­ten­tion à l’hu­main sur la sen­sa­tion des faits et ne con­fond jamais émo­tion et pathos. Tan­dis que la dis­per­sion des enjeux évite au film de tomber dans les pièges de l’œu­vre à gros sujet (non, le mal retitré My Two Dad­dies n’est pas un film sur l’ho­mo­parental­ité, pas plus que sur l’é­d­u­ca­tion des enfants hand­i­capés men­taux), celui-ci s’at­tache à tra­vailler le temps de son réc­it (temps des rela­tions, temps des procé­dures) sans jamais s’appe­san­tir sur des étapes qui, entre d’autres mains, pour­raient se faire édi­fi­antes — quitte à guet­ter les silences au milieu des dis­cours à tein­ter son inten­tion dénon­ci­atrice évi­dente de con­sid­éra­tions plus dis­crètes : ain­si le per­son­nage de Rudy fis­sure-t-il dis­crète­ment l’im­age de cliché qu’il pour­rait véhiculer. La lutte de cha­cun pour exis­ter au regard des autres (y com­pris du spec­ta­teur) au-delà de son arché­type, à sor­tir du plac­ard où l’on a ten­dance à le ranger (cela vaut aus­si pour l’en­fant hand­i­capé), prend une impor­tance au moins égale à celle de l’is­sue du com­bat de pré­toire. Il faut voir, notam­ment, le traite­ment d’une rare déli­catesse réservé au per­son­nage de Mar­co, que le film s’ef­force de faire exis­ter en tant que tel au-delà de son hand­i­cap, là où la mal­adresse d’autres en aurait fait un objet-pré­texte ou un phénomène de foire. On sent que la mise en scène se ques­tionne sur la dis­tance respectueuse à adopter à son endroit pour le représen­ter sans l’ex­hiber ni le réduire à une sil­hou­ette défa­vorisée (l’in­ter­prète enfant est lui-même tri­somique), n’hési­tant pas à couper pour capter ses gestes sans lour­deur, ou à le filmer de dos.

Sur l’altérité

Cette qual­ité du regard porté sur Mar­co est d’au­tant moins anodine qu’Any Day Now s’ou­vre et se ferme sur une image de lui. Voilà qui con­firme que les ques­tions autour de l’ho­mo­sex­u­al­ité (accep­ta­tion par la société, a for­tiori dans les années 1970–80 ; droit à l’adop­tion) ne sont pas les moti­va­tions cen­trales du film — qu’elles seraient plutôt des corol­laires du pro­pos plus uni­versel qui est le sien. Rudy, Paul et Mar­co exis­tent en tant que per­son­nages, mais aus­si par leur appar­te­nance à deux caté­gories humaines mar­gin­al­isées. Any Day Now souligne (jusqu’à sa fin, un peu lour­de­ment accusatrice) l’am­biguïté de la réac­tion sociale à la demande du cou­ple : pro­cureur et juges affir­ment s’in­quiéter pour le bien-être de l’en­fant, or celui-ci n’est pour eux qu’un nom sur des doc­u­ments — ce qui, dès lors, éclaire l’in­tolérance sociale au-delà du domaine de la sex­u­al­ité pour sug­gér­er un regard biaisé sur l’altérité en général. Ain­si la présence de Mar­co per­met-elle au film de ne pas se laiss­er cen­tralis­er sur le cas spé­ci­fique de Rudy et Paul pour don­ner une autre portée au débat. C’est la part la plus ambiguë de la démarche du scé­nario, où la par­tic­u­lar­ité d’un per­son­nage sert de levi­er à un pro­pos : l’en­fant n’eût-il pas été hand­i­capé, la démon­stra­tion (puisqu’il y en a bien une) n’au­rait pas été si appuyée. Mais où, dans ce cas, situer la lim­ite entre la mise en évi­dence et la grosse ficelle ? En tout cas, cela ne con­tred­it pas la car­ac­tère salu­taire du ques­tion­nement du regard entre­pris par Any Day Now, au-delà de son rap­port à l’ac­tu­al­ité.