Ex-égérie de l’écurie Dis­ney, Vanes­sa Hud­gens a fait vol­er en éclats son image asep­tisée de petite fiancée de l’Amérique puri­taine dans l’i­con­o­claste Spring Break­ers d’Har­mo­ny Korine. Cette rup­ture, plutôt bien cal­culée quand on sait la néces­sité pour une pop-star de se renou­vel­er lorsque son âge ne fait plus d’elle la grande sœur idéal­isée par un pub­lic ado­les­cent, n’a cepen­dant pas per­mis à la jeune actrice d’en­tamer véri­ta­ble­ment une nou­velle car­rière. Gimme Shel­ter, dont l’ar­gu­ment com­mer­cial sem­ble repos­er sur le seul fait d’of­frir à Hud­gens un nou­veau rôle à con­tre-emploi, sent bon le com­pro­mis entre les excès punks du film de Korine et un dis­cours social con­ser­va­teur où les épreuves de l’ex­is­tence mènent sur la voie d’une rédemp­tion moral­isatrice. Adop­tant les pires tics des pro­duc­tions indépen­dantes améri­caines (sujets socié­taux, caméra à l’é­paule, tour­nage dans des extérieurs un peu sor­dides, etc.), Gimme Shel­ter n’est pour­tant qu’un pro­duit effroy­able­ment vul­gaire, une sorte de loco­mo­tive qui voudrait faire croire à sa spon­tanéité et à sa néces­sité alors qu’elle se gar­garise tout sim­ple­ment de sa bonne con­science.

Cachez ce luxe que je ne saurais voir

Pour­tant, nul doute que la pro­duc­tion a voulu se don­ner les moyens d’y croire. Pour camper son per­son­nage d’ado­les­cente paumée vivant sous la coupe d’une mère tox­i­co­mane (Rosario Daw­son, pas crédi­ble pour un sou), Vanes­sa Hud­gens arbore cheveux gras, look sans-abri et mine déter­rée, comme pour mieux soulign­er l’énorme fos­sé qui la sépare de son père biologique, un bour­geois qui a con­fort­able­ment refait sa vie dans une ban­lieue hup­pée. Au cas où le spec­ta­teur n’au­rait pas com­pris le désar­roi dans lequel la jeune femme se trou­ve, les dia­logues ne cessent de soulign­er l’ab­sence totale de sou­tien dont elle a souf­fert aux pires moments de son exis­tence. La mise en scène ne lésine pas non plus sur les fior­i­t­ures les plus sig­nifi­antes lorsqu’on suit par exem­ple l’héroïne errant dans le quarti­er des sans-abris tan­dis que la bande-son fait réson­ner Born to Die de Lana Del Rey, décidé­ment recy­clé à toutes les sauces ciné­matographiques ces derniers temps (cf. Mom­my de Xavier Dolan). Tous ces par­tis-pris inspirent la même sincérité qu’une Miley Cyrus invi­tant un SDF à venir chercher le prix qu’elle a gag­né sur la scène des MTV Video Music Awards pour faire enten­dre la cause des mal-logés (mais avec un con­trechamp sys­té­ma­tique sur son vis­age baigné de larmes, s’il vous plaît).

Enfants de Dieu

Là où le film peine prob­a­ble­ment le plus à dis­simuler son dis­cours moral­isa­teur, c’est lorsque l’ado­les­cente refuse l’a­vorte­ment auquel sa belle-mère cherche à la con­train­dre pour trou­ver refuge auprès d’un prêtre qui dirige une asso­ci­a­tion chargée d’ac­cueil­lir les filles-mères. Au cours d’une suc­ces­sion de scènes toutes plus édi­fi­antes les unes que les autres (un dis­cours d’au­to-con­grat­u­la­tion à l’église, le mon­tage d’un sapin de Noël, etc.), les jeunes filles appren­nent à se recon­stru­ire par le prisme de leur nou­velle mater­nité totale­ment assumée. On n’ose alors imag­in­er quelle descente aux enfers aurait pu provo­quer le choix d’a­vorter ! Symp­to­ma­tique de cette supré­matie du lien fil­ial, per­son­ne ne sem­ble com­pren­dre que notre jeune héroïne puisse à ce point fuir la présence de sa pro­pre mère. Il fau­dra une ultime scène de con­fronta­tion entre les deux per­son­nages pour que l’une des femmes en charge de la struc­ture d’ac­cueil prenne con­science avec hor­reur qu’une fille puisse ressen­tir de la haine pour celle qui l’a portée. À ce niveau, on ne sait même plus s’il est utile de com­menter le hap­py end, d’une bien­pen­sance épou­vantable (la cel­lule famil­iale recon­sti­tuée au-delà de toutes les épreuves) où l’once de cul­pa­bil­ité sur l’iné­gal­ité des chances est aus­sitôt bal­ayée par une dém­a­gogie qu’au­cune indé­cence n’ef­fraie.