Avant le cal­vaire, il y a le chemin de croix ; or celui du père James, le per­son­nage cen­tral de Cal­vary, a ten­dance à tourn­er en rond. Dans l’in­tim­ité du con­fes­sion­nal, un paroissien de la petite ville d’Ir­lande où exerce ce solide curé lui annonce son inten­tion de l’as­sas­sin­er dans sept jours (rien de per­son­nel, juste un gros grief con­tre les prêtres). Sans en référ­er à la police, le père James passe la semaine qui suit à faire le tour de ses ouailles, tâchant de pour­suiv­re son tra­vail de guide spir­ituel en usant plus de son esprit affûté non dénué de cynisme que d’une autorité hypothé­tique, dans une com­mu­nauté aus­si diverse que peu encom­brée par la dévo­tion. La suc­ces­sion de ren­con­tres con­tribue dans un pre­mier temps à affin­er d’in­téres­sants por­traits indi­vidu­els et com­mu­nau­taires (notam­ment celui de ce prêtre catholique pas si ortho­doxe, ayant par exem­ple conçu une fille avant de pren­dre le col romain), mais vite tourne à la répéti­tion du même mode de con­fronta­tion. Aux esquives, aux moqueries voire aux provo­ca­tions d’un monde se défi­ant de Dieu ou du moins de ses min­istres, répond la dig­nité par­fois titubante mais tou­jours vail­lante du prêtre, prêt à pass­er out­re sa fragilité humaine mise à l’épreuve pour don­ner l’ex­em­ple des plus sincères ver­tus chré­ti­ennes, jusqu’au mar­tyre. Cal­vary lorgne ain­si vers un Jour­nal d’un curé de cam­pagne tourné en film noir ; or le scé­nar­iste et réal­isa­teur John Michael McDon­agh (L’Ir­landais) n’est ni Bernanos ni Bres­son, et son traite­ment de la foi et du doute n’est voué qu’au sur­place se sat­is­faisant de ses bons mots cyniques en cares­sant à peine ce pré­ten­du sujet. Même la dernière scène jetée après l’ap­pari­tion du générique de fin, pour­tant muette et vouée à faire cul­min­er l’é­mo­tion tout en apposant une con­clu­sion morale ouverte, se trou­ve si détachée de tout ce qu’on vient de voir qu’elle n’ap­pa­raît que comme une ultime pirou­ette au même point. Il en aura alors résulté un film à deux vitesses, ou presque : tan­dis que le scé­nario de film noir avançait vague­ment (la men­ace se pré­cise), les con­sid­éra­tions méta­physiques esquis­sées n’ont jamais décol­lé.

L’auberge irlandaise

Les splen­dides décors naturels de la verte Irlande et le tal­ent de Bren­dan Glee­son dans le rôle prin­ci­pal, filmés à l’en­vi, ne suff­isent pas à dis­siper un sen­ti­ment tenace, plus encore que celui lais­sé par L’Ir­landais : celui d’un film pour rien, du moins rien d’autre que lui-même, traî­nant tout ce qu’il touche comme un acces­soire pré­texte pour faire acte de présence et d’o­rig­i­nal­ité. Surtout, il appa­raît que McDon­agh exploite de nou­veau le fond dou­teux qui sous-tendait son film précé­dent, et qui prend encore plus de place au regard de l’in­con­sis­tance du reste : une vision du monde sous l’an­gle de l’ex­o­tisme et par le prisme d’un sem­blant d’ou­ver­ture cul­turelle. S’il se ren­gorge de temps à autre de belles images d’im­muables paysages irlandais, c’est pour mieux désign­er, avec une osten­ta­tion sus­pecte, les élé­ments étrangers cen­sés ren­dre cette com­mu­nauté moins mono­lithique que le voudrait le cliché touris­tique : un écrivain améri­cain retiré, un ressor­tis­sant ivoirien, une épouse de touriste français tué dans un acci­dent de la route… Inten­tion fal­lac­i­euse, car la démarche joue en réal­ité tout à fait la carte de l’at­trait touris­tique, en exhibant les élé­ments les plus excen­triques comme des curiosités. Et puis, chez McDon­agh, on se plaît à par­ler régulière­ment his­toire et géo­gra­phie, à faire mon­tre d’une cer­taine cul­ture générale sur l’é­tranger, comme s’il s’agis­sait que son film soit bien iden­ti­fi­able comme à la fois irlandais et ouvert sur le monde. De tout cas, il résulte avant tout un exer­ci­ce de pose bien moins intéres­sant qu’il ne se l’imag­ine — mais assez encom­brant pour pol­luer l’é­mo­tion que devrait sus­citer le des­tin de son attachant per­son­nage prin­ci­pal.