La Par­ti­tion inachevée rap­pelle que l’his­toire de l’ex-Yougoslavie ne fut pas endo­lo­rie que par les guer­res des années 1990. De nos jours, à Bel­grade, un pro­fesseur de musique tout juste retraité voit sa vie boulever­sée en apprenant qu’il est un enfant adop­té et que ses vrais par­ents, juifs, ont péri dans les années 1940 au camp de con­cen­tra­tion nazi de Sem­lin bâti sur les champs de foire à la lisière de la ville. Par un tour du des­tin, son père était égale­ment musi­cien, et lui a légué avant de dis­paraître une par­ti­tion musi­cale incom­plète, que le pro­fesseur se met en devoir de ter­min­er et de faire inter­préter à la mémoire de ses orig­ines per­dues et retrou­vées.

Goran Paskalje­vić, cinéaste qu’on a bien per­du de vue depuis son film le plus réputé Bar­il de poudre (1998), s’at­tache au devoir de mémoire (inten­tion noble mais sou­vent casse-gueule quand une œuvre de fic­tion s’y penche) sur deux ver­sants. L’un d’eux, celui de la remé­mora­tion des heures som­bres de l’his­toire, s’avère plutôt frag­ile. Sur la base de son per­son­nage privé de sou­venirs de ses orig­ines, Paskalje­vić évite la recon­sti­tu­tion (la plus fréquente source d’embarras dans les fic­tions con­sacrées à la Shoah) ; mais il lui sub­stitue deux séquences imag­i­naires, un rêve et une vision éveil­lée, qui vien­nent au pro­fesseur peu après les révéla­tions le con­cer­nant. Le rêve, même sup­posé nour­ri par d’an­ci­ennes images enfouies dans le sub­con­scient, se mon­tre trop explicite pour ne pas laiss­er penser qu’il s’ag­it moins d’un rêve que d’une recon­sti­tu­tion détournée. Quant à la vision ras­sur­ante que le pro­fesseur s’imag­ine à la fin, elle ajoute une couche super­flue d’il­lus­tra­tion à la note finale pos­i­tive, empié­tant sur la place de la douleur qui, dans la réal­ité du per­son­nage, y reste mêlée.

Retour difficile au monde

Le film con­va­inc plus quand il abor­de le devoir de mémoire stricte­ment au présent, pré­cisé­ment en met­tant en scène cette démarche. Le per­son­nage du pro­fesseur, en effet, devient vrai­ment intéres­sant et émou­vant quand il appa­raît que pour assumer ses vraies racines, il doit d’abord renouer avec son temps, avec ce qui est à une portée plus directe de sa con­nais­sance. Or, enquê­tant sur les cir­con­stances de sa perte orig­inelle, l’homme redé­cou­vre son pro­pre monde qu’il sem­ble avoir main­tenu à dis­tance. Il se fait sim­ple récep­teur de ce monde quand, vis­i­tant les immeubles mod­ernes bâtis sur les anciens funestes champs de foire, il écoute patiem­ment une réfugiée lui con­ter la pré­car­ité de son exis­tence. Mais c’est dans sa démarche active de ren­dre hom­mage à ses par­ents qu’il mesure, et le spec­ta­teur avec lui, le fos­sé qu’il a lais­sé se creuser entre lui et les autres. Les refus qu’il essuie de la part d’amis et de proches respectueux mais attachés à leurs pro­pres prob­lèmes ne font pas que sig­ni­fi­er sa soli­tude dans sa quête : ils le met­tent face à l’isole­ment insi­dieux dans lequel, dans sa pos­ture de maître respec­té et voué à son art, il s’est lais­sé enfer­mer — comme le souligne amère­ment le dernier refus, le plus ter­ri­ble, celui de son pro­pre fils à qui, faute de présence pater­nelle, il sera dif­fi­cile de trans­met­tre le ter­ri­ble héritage. On pour­rait s’in­ter­roger sur la rela­tion pos­si­ble entre l’isole­ment des vic­times de l’Holo­causte vis-à-vis du reste du monde et celui de cet homme qui ne savait pour­tant pas qu’il en fai­sait par­tie — comme si un sen­ti­ment non dit avait pesé sur sa des­tinée. Le film laisse cette vague inter­ro­ga­tion en l’é­tat, tan­dis qu’à tra­vers son per­son­nage de Juif à la redé­cou­verte de lui-même mais aus­si des autres, il racon­te plus con­crète­ment, avec sen­si­bil­ité et doigté, le lien insé­ca­ble entre la mémoire du passé et la con­science du présent.