L’au­teur Ken­ji Miyaza­wa n’est aucune­ment étranger au ciné­ma d’an­i­ma­tion : à l’o­rig­ine de Goshu le vio­lon­cel­liste d’Isao Taka­ha­ta, il est égale­ment évo­qué dans la récente Île de Gio­van­ni, dont son roman Train de nuit dans la voie lac­tée con­sti­tu­ait la colonne vertébrale. Fig­ure insti­tu­tion­nelle au Japon, Miyaza­wa est peu ou prou incon­nu du pub­lic occi­den­tal, qui ne peut donc que par­tielle­ment pénétr­er dans son univers. Parsemées de clins d’œil à la cul­ture académique nip­pone, les adap­ta­tions de Ken­ji Miyaza­wa passent beau­coup sous ellipses : ain­si peut-on expli­quer le sen­ti­ment d’é­trangeté poé­tique qui saisit le spec­ta­teur occi­den­tal. Ce n’est cepen­dant qu’une expli­ca­tion par­tielle – Gis­aburō Sugii saisit avec Budori l’op­por­tu­nité de con­stru­ire un univers graphique énig­ma­tique et séduisant.

Le royaume des chats

Le titre orig­i­nal par­le de « La Vie de Budori Gusukô » : nul besoin, vrai­ment, d’en dire plus, tant le film ne suit guère plus d’in­trigue que son per­son­nage lorsqu’il se laisse porter par sa des­tinée. Un par­cours placé sous le signe de l’é­trangeté. Avant tout, cette étrangeté se man­i­feste dans le choix du physique des pro­tag­o­nistes : des chats anthro­po­mor­phes. Fidèle en cela au réc­it orig­inel, le film n’en­tend pas jouer de cette spé­ci­ficité physique : les hommes-chats n’ont de chat que l’ap­parence, aucun maniérisme, aucune trace de mélange des races[1]. En revanche, ces per­son­nages, dess­inés dans des tons doux, con­trastent bru­tale­ment avec la pré­ci­sion clin­ique du traite­ment des fonds, décors, et de l’en­vi­ron­nement. Ce qui peut appa­raître comme un défaut formel – comme c’est parce exem­ple le cas dans le Steam­boy de Kat­suhi­ro Oto­mo, The Sky Crawlers d’Oshii ou le Metrop­o­lis de Rin­tarō (2001) – sem­ble ici relever d’un choix con­scient, d’une néces­sité d’op­pos­er un réel mécanique, implaca­ble à une spir­i­tu­al­ité intérieure foi­son­nante et chao­tique.

Les formes avant les mots

Le regard occi­den­tal pétri de tra­di­tion judéo-chré­ti­enne, pro­fondé­ment dif­férent de la cul­ture spir­i­tu­al­iste nip­pone, ne peut s’empêcher de réduire la man­i­fes­ta­tion filmique de celle-ci au dénom­i­na­teur com­mun : on cherchera instinc­tive­ment, dans nos con­trées, avant tout à « occi­den­talis­er » Rêves, After Life, Kwaidan (1964) ou Le Voy­age de Chi­hi­ro. Davan­tage encore ancré dans la cul­ture japon­aise, Budori offre d’au­tant moins de pris­es à la réap­pro­pri­a­tion occi­den­tale que ces films : c’est ce qui, in fine, fait son prix. Tour à tour mélan­col­ique, mer­veilleux, inquié­tant et émou­vant, le con­te mis en scène par Gis­aburō Sugii se pare à nos yeux d’une aura sur­réal­iste qui en fait un film sin­guli­er, s’ex­p­ri­mant plus par l’har­monie des formes et des couleurs que par son script à pro­pre­ment par­ler. Il con­vient de savoir s’ab­straire du dik­tat nar­ratif pour prof­iter pleine­ment de cet indé­ni­able­ment étrange voy­age.

Notes

Notes
↑1 Il con­vient d’ailleurs de not­er que c’est égale­ment le cas, par exem­ple, dans Le Roy­aume des chats (Horiyu­ki Mori­ta, 2002) et dans son film d’o­rig­ine, le sub­lime Si tu tends l’or­eille (Yoshi­fu­mi Kondō, 1995) : l’homme-chat fait man­i­feste­ment par­tie d’un bes­ti­aire accep­té sans dis­tance.