Un an après la sor­tie de Grav­i­ty d’Al­fon­so Cuarón qui pre­nait le par­ti d’un cer­tain min­i­mal­isme en con­frontant une astro­naute mélan­col­ique au vide spa­tial, il est intéres­sant de (re)découvrir le doc­u­men­taire Moon­walk One, plus de quar­ante ans après sa pro­duc­tion, pour mesur­er à quel point la con­quête spa­tiale sus­ci­tait à la fin des années 1960 fas­ci­na­tion et ques­tions méta­physiques sur le devenir de l’homme. Con­stru­it comme un bril­lant exposé, le film de Theo Kamecke revient à la fois sur les enjeux géopoli­tiques, l’en­t­hou­si­asme déli­rant des foules et l’énorme bond tech­nologique que représen­taient les pre­miers pas de l’homme sur la Lune, tout en s’in­ter­ro­geant sur sa prise de respon­s­abil­ité au regard de ce pro­grès inimag­in­able. Dès les pre­mières images du film qui sont autant d’in­stan­ta­nés des États-Unis en 1969 (l’in­flu­ence hip­pie, l’om­bre du Viet­nam, la guerre froide, etc.), l’écras­ante voix-off explicite un fan­tasme de grandeur qui sem­ble trou­ver son accom­plisse­ment tout en s’in­quié­tant du sort de l’homme. La grav­ité et le sérieux de la démon­stra­tion témoignent d’une néces­sité, celle de pou­voir pren­dre suff­isam­ment de hau­teur pour écrire l’his­toire au présent, d’être à la fois le témoin et l’ac­teur con­scient, et ce en s’en ten­ant aus­si aux faits tech­nologiques.

Les artisans du progrès

Pro­jet soutenu puis aban­don­né par la MGM (con­va­in­cue qu’au­cune image prise de l’e­space ne pour­rait être inté­grée au mon­tage défini­tif), finale­ment financé plus mod­este­ment par la NASA (con­sciente qu’elle avait tout à gag­n­er à ce qu’un film à la gloire de cet exploit existe), Moon­walk One affiche claire­ment l’ob­jec­tif de faire œuvre de péd­a­gogie auprès du grand pub­lic. Avec une patience et une pré­ci­sion remar­quables, le doc­u­men­taire délaisse dans son deux­ième tiers le goût de l’in­stan­ta­né fig­u­ratif pour relater les étapes déci­sives de la mise en œuvre du pro­jet. Tout y passe : des cal­culs sci­en­tifiques aux sim­u­la­teurs, en pas­sant par les sur­prenants entraîne­ments des astro­nautes et le tra­vail auto-com­men­té en voix-off des ouvrières sur les com­bi­naisons spé­ciales. La démesure abstraite du pro­jet sem­ble trou­ver ici sa stricte incar­na­tion : la dis­ci­pline et l’ex­i­gence sont mis­es au ser­vice d’une cause dont per­son­ne ne mesure encore l’im­pact, comme si l’en­jeu d’une tra­ver­sée de l’e­space forçait l’homme à faire acte d’hu­mil­ité et à rel­a­tivis­er son indi­vid­u­al­isme.

Le rien

Au chaos ter­restre qui nous aura été large­ment com­men­té par le nar­ra­teur répond le silence assour­dis­sant de l’e­space dans lequel plon­gent les cos­mo­nautes. Le mon­tage joue assez mali­cieuse­ment du con­traste, don­nant à l’ex­cur­sion une dimen­sion qua­si mes­sian­ique. Méthodique­ment, Neil Arm­strong et ses com­plices dessi­nent une sorte de nou­velle voie spir­ituelle pour les trois mil­liards de dis­ci­ples restés sur Terre en les con­frontant à cette grandeur et immen­sité insoupçon­nées. À la vision du film et de ces images d’une étrange beauté, on imag­ine sans dif­fi­culté l’é­mo­tion qu’ont pu ressen­tir les témoins de l’époque et les per­spec­tives qui se dessi­naient dans les esprits les plus utopistes. Il est d’au­tant plus émou­vant de décou­vrir ce témoignage quar­ante ans après que les ques­tion­nements méta­physiques qui clô­turent le film se sont large­ment dis­per­sés depuis. Le sens de cette quête spa­tiale s’est per­du (au point que de nom­breuses théories ont fleuri pour ten­ter de prou­ver que les États-Unis ont totale­ment men­ti pour affaib­lir leurs adver­saires sovié­tiques), à peine relancé par la visée d’une prochaine coloni­sa­tion de Mars. L’his­toire n’est qu’un éter­nel recom­mence­ment.