Jones : voilà le mys­térieux pseu­do der­rière lequel se cachent les deux réal­isa­teurs d’Every­body’s Going to Die. Venu du monde du clip, le duo arrive au long métrage avec une idée louable : « on voulait que le film soit beau à regarder. » Voilà une idée tout à fait sym­pa­thique, mais qui ne suf­fit pas à faire un film – pourvu qu’on veuille que celui-ci ait un min­i­mum de sub­stance. Fort heureuse­ment, le per­fec­tion­nisme visuel des Jones se dou­ble de bonnes idées de mise en scène, et surtout est appuyé par un cou­ple d’ac­teurs plutôt inat­ten­dus, et dont la présence habite le film.

Lost in Gloom

Mélanie est une jeune femme mélan­col­ique, vivant aux cro­chets de son époux en devenir, en atten­dant de trou­ver l’en­vie de chercher un boulot. Ray est un quin­quagé­naire mutique, offi­cielle­ment revenu en ville pour assis­ter aux obsèques de son frère, offi­cieuse­ment là pour un règle­ment de comptes aux relents mafieux. Tous deux vont se crois­er sur le front de mer d’une petite ville anglaise, et faire un bout de chemin ensem­ble… Halte-là, Sofia Cop­po­la ! Avant de crier au pla­giat de Lost in Trans­la­tion, exam­inons : la grande dif­férence avec les Jones tient au pro­pos de ceux-ci, qui, plutôt que de pénétr­er une ville-per­son­nage, regar­dent ailleurs, vers l’hori­zon, dans un grand moment de spleen baude­lairien. Affec­tion­nant par­ti­c­ulière­ment les plans de pro­fils pris un peu de der­rière, les réal­isa­teurs sem­blent posés sur l’é­paule de leurs pro­tag­o­nistes, comme eux en quête d’un loin­tain promet­tant une vie meilleure. Cet espoir est ren­du néces­saire par un quo­ti­di­en sans saveur et un passé tou­jours trop présent que les réal­isa­teurs ont à cœur de laiss­er sour­dre au fil de scènes au bur­lesque désen­chan­té. Visuelle­ment, le style des Jones peut agac­er : sou­vent prompts à repren­dre des gim­micks pure­ment esthéti­sants, le duo donne dans une image très belle mais froide, heureuse d’elle-même et oublieuse des néces­sités nar­ra­tives. La présence de Nora Tschirn­er (Mélanie) et surtout de Rob Knighton (Ray) per­met cepen­dant de pal­li­er les défauts de cet univers esthétisé à out­rance.

Partition à deux voies

Trou­vaille inespérée, Rob Knighton est un ancien poseur de moquette et musi­cien, venu au ciné­ma au début des années 2010 par la pub. Croise­ment du Vin­cent Vega de Pulp Fic­tion et de Buster Keaton, son per­son­nage est incar­né par l’ac­teur avec une non­cha­lance bien­v­enue. Plus famil­ière du monde de l’im­age (elle est notam­ment présen­ta­trice de télévi­sion en Alle­magne), Nora Tschirn­er incar­ne avec déli­catesse son per­son­nage de paumée jamais vrai­ment à sa place. À eux, donc, de soutenir le cen­tre nar­ratif du film, sem­blent dire les Jones, et à nous de leur don­ner un écrin de beauté. Si la sépa­ra­tion entre l’être et le paraître dans Every­one’s Going to Die est fla­grante, l’alchimie fonc­tionne : pas encore tout à fait à l’aise avec l’idée d’une image qui sou­tiendrait une réelle vision du monde, le duo Jones a su s’ap­puy­er sur des comé­di­ens judi­cieuse­ment choi­sis. On pense un peu à Sean Ellis qui, depuis Cash­back, a su par­venir à la maîtrise formelle de Metro Mani­la : souhaitons aux Jones de suiv­re le même chemin.