« Nous ne vieil­lirons pas ensem­ble », pour­rait dire Viviane Amsalem (Ronit Elk­a­betz), le per­son­nage-titre de ce troisième film de la fratrie Elk­a­betz (après Pren­dre femme et Les Sept Jours). Quand le film com­mence, cela fait déjà des semaines que cette coif­feuse israéli­enne tente d’obtenir le divorce. Mais son mari (Simon Abkar­i­an) refuse de la laiss­er par­tir, et les lois du mariage en Israël sont très strictes : seul les rab­bins peu­vent pronon­cer la dis­so­lu­tion d’une union, et ce avec le plein con­sen­te­ment de l’époux. Com­mence alors un long, très long proces­sus de sépa­ra­tion qui va pouss­er cha­cun à bout, des prin­ci­paux intéressés à leur entourage en pas­sant par l’avocat de la plaig­nante et même les rab­bins… Mais Viviane ne faib­lit pas, mal­gré l’épuisement, l’humiliation et la froide et inex­plic­a­ble déter­mi­na­tion de son époux.

Bonheur conjugal

Dif­fi­cile de ne pas penser au fameux Une sépa­ra­tion de l’Iranien Asghar Farha­di devant Le Procès de Viviane Amsalem, mais l’austérité formelle du film de Shlo­mi et Ronit Elk­a­betz se démar­que très rad­i­cale­ment du thriller famil­ial de Farha­di. Dès la pre­mière image, le ton est don­né : l’histoire de ce cou­ple qui se déchire ne sera pas une par­tie de plaisir, et rien ne peut éloign­er le duo de réal­isa­teurs de leur volon­té d’ausculter au plus près les failles de leurs per­son­nages, pris au piège d’une anonyme salle de tri­bunal. L’un comme l’autre sem­blent être faits de mar­bre : immo­biles, impas­si­bles, ils ne dévient pas de leurs con­vic­tions et de leurs cer­ti­tudes. Il assure être un mari aimant, fidèle et doux, et prône une réc­on­cil­i­a­tion pour renouer avec le bon­heur con­ju­gal et famil­ial ; elle sou­tient que son amour pour lui est mort, qu’ils sont incom­pat­i­bles et qu’il est temps de met­tre un terme à leurs souf­frances respec­tives, afin de réap­pren­dre à vivre. Le film s’ouvre sur deux longs plans fix­es, ser­rés tour à tour sur Elisha, le mari, et Viviane : autour d’eux, des murs blancs, l’avocat de Viviane et le jury. Pen­dant presque deux heures, rien n’éloignera les pro­tag­o­nistes de ce décor dans lequel se retrou­veront les dif­férentes par­ties au fil des longs mois que dur­era le procès. Les Elk­a­betz fil­ment ce divorce comme un marathon, une guerre des nerfs qui voit s’affronter deux con­cep­tions, l’une ultra-tra­di­tion­nal­iste et ubuesque, l’autre mod­erne et prag­ma­tique. Autour d’eux inter­vi­en­nent de nom­breux témoins venant don­ner leur point de vue sur ce mariage, et sur ce que doit être l’union entre deux êtres au regard des règles dic­tées par la reli­gion. Le mariage, ici, est l’af­faire de tous, et tout le monde a son mot à dire sur le bon com­porte­ment de l’un et les erreurs de l’autre.

Du domaine des murmures

Le film s’ap­pelle Le Procès de Viviane Amsalem, car c’est bien du sien qu’il s’ag­it : c’est elle la pécher­esse au vu de nom­bre de témoins, celle qui veut détru­ire son cou­ple. Les deux cinéastes mon­trent très sub­tile­ment l’in­si­dieuse hypocrisie qui con­damne de fait le choix d’une femme dans une société cade­nassée par des règles hors d’âge : pour vivre libre, elle doit se jus­ti­fi­er. Son com­bat est exem­plaire, et d’au­tant plus boulever­sant que les Elk­a­betz parvi­en­nent, en con­trechamp, à con­stru­ire le per­son­nage de son époux à rebours des car­i­ca­tures que l’on pou­vait red­outer : son qua­si-mutisme regorge d’ar­ro­gance, de fierté mal placée, mais égale­ment d’une incom­préhen­sion rem­plie de douleur face à la déci­sion irrévo­ca­ble de celle qu’il aime vis­i­ble­ment tou­jours. Lui aus­si est vic­time de son envi­ron­nement, sans en avoir jamais con­science.

L’ensem­ble pour­rait être étouf­fant, mais le film regorge de scènes très drôles, d’un comique absurde, qui offrent des moments de res­pi­ra­tion bien­venus. Sou­vent, pour­tant, le film se répète, souf­fre de son procédé théâ­tral et perd de sa force : pen­dant près de deux heures, le mon­tage bute à plusieurs repris­es sur les qua­tre murs de la toute petite pièce dans laque­lle se déroule l’ac­tion, et la las­si­tude gagne. Shlo­mi et Ronit Elk­a­betz auraient gag­né à être plus con­cis et à con­tourn­er les rebondisse­ments scé­nar­is­tiques super­flus qui émail­lent de temps à autre le procès : le film effleure par­fois les gross­es ficelles du film de Farha­di… Il faut une scène spec­tac­u­laire et déchi­rante, dans laque­lle Viviane Amsalem lâche enfin prise, pour que le film se sorte de la tor­peur de sa dernière demi-heure. Mais grâce aux comé­di­ens, Le Procès de Viviane Amsalem tran­scende sa matière qua­si théâ­trale et touche par sa capac­ité à ren­dre pal­pa­ble la détresse des per­son­nages. En tête, Ronit Elk­a­betz est magis­trale : digne, abîmée mais bat­tante, elle fait de sa Viviane une véri­ta­ble héroïne de tragédie.