À “Un cer­tain regard”, du Maroc nous est par­venu Les Chevaux de Dieu, de Nabil Ayouch qui, après son pre­mier long, Mek­toub (1998), s’est fait con­naître avec Ali Zaoua en 2000, et à qui l’on doit tant le film Pathé What­ev­er Lola Wants (2008) qu’un doc­u­men­taire per­ti­nent à la sor­tie con­fi­den­tielle en 2012, My Land.

Les Chevaux de Dieu racon­te l’his­toire de deux frères, Yachine et Hamid (l’aîné, meneur et pro­tecteur), con­stru­isant comme ils peu­vent leur vie dans le bidonville où ils sont nés et qu’ils n’ont jamais quit­té, Sidi Moumen, à Casablan­ca. Un jour, ils devi­en­nent “Chevaux de Dieu”, kamikazes au ser­vice du Jihad, et com­met­tent les atten­tats qui eurent lieu à Casablan­ca le 16 mai 2003. Avec son film, impul­sé par cet événe­ment et nour­ri par le livre Les Étoiles de Sidi Moumen de Mahi Binebine, Nabil Ayouch entend mon­tr­er un par­cours pos­si­ble menant au ter­ror­isme.

Pour ce faire, dans un pre­mier temps il nous immerge dans le quo­ti­di­en des deux frères à Sidi Moumen. Si la pein­ture de la mis­ère est sans sur­prise et par­fois trop appuyée, la dimen­sion chronique est assez réussie. Le bidonville existe par sa com­posante géo­graphique, soci­ologique et humaine. Yachine et Hamid (inter­prétés, comme les autres per­son­nages, par des non pro­fes­sion­nels habi­tants de Sidi Moumen) sont les fils con­duc­teurs qui nous font ren­con­tr­er des lieux, des gens (la mère qui sup­porte, le père gra­bataire, un autre frère à moitié fou, les copains avec qui se parta­gent galères comme par­ties de foot, la femme aimée par Yachine qu’il ne peut épouser en rai­son de sa pau­vreté) et la vie sor­dide et vio­lente de laque­lle ils sont pris­on­niers. La mise en scène est dynamique et élé­gante (on regret­tera toute­fois les plans un peu trop grandil­o­quents où la caméra s’en­v­ole et bal­aie tout l’e­space) : caméra mobile, prox­im­ité des per­son­nages, sit­u­a­tions mou­ve­men­tées et mul­ti­ples… nous immer­gent effi­cace­ment dans les vies qui sont racon­tées.

Pour sub­sis­ter, Yachine et Hamid enchaî­nent les travaux ingrats et les petits trafics. Jusqu’au jour où Hamid est empris­on­né et revient, deux ans plus tard, acquis à la cause islamiste. Dans laque­lle son frère se laisse entraîn­er lui aus­si, et qui les mène tous deux à se faire explos­er dans un restau­rant de Casablan­ca. Le cinéaste a la finesse de ne pas insis­ter sur les dis­cours des rad­i­caux – dont on con­naît trop bien les représen­ta­tions sou­vent stéréo­typées. La con­ver­sion de Hamid reste en ellipse et elle n’en est que plus mar­quante. Ce qui compte c’est de voir, au présent, com­ment se com­porte le groupe islamiste, com­ment il amène les nou­velles recrues à com­met­tre l’acte le plus rad­i­cal qui soit. Com­ment l’on passe d’un enfer­me­ment (la pau­vreté) à un autre (l’idéolo­gie), d’une famille (les habi­tants du bidonville) à une autre (les inté­gristes). On ne sent pas ici la démon­stra­tion qui gre­vait com­plète­ment le film de Philippe Fau­con, La Dés­in­té­gra­tion, au sujet sim­i­laire.

La mise en scène prend en charge l’ex­pres­sion du change­ment de ton de cette sec­onde par­tie. L’ap­proche est plus dis­tante, plus froide, le cadre s’élar­git, on par­le moins, tout se teinte de grav­ité, et c’est ain­si que le mécan­isme en route nous est don­né. Nabil Ayouch a conçu et tourné Les Chevaux de Dieu plusieurs années après les événe­ments de 2003 qui l’ont inspiré. On sent dans son regard une dis­tance, un recul, bien­venus, qui font par­fois défaut à cer­tains films tournés immé­di­ate­ment après une actu­al­ité brûlante et qui, portés par l’ur­gence, man­i­fes­tent trop osten­si­ble­ment la volon­té de dire et/ou d’ex­pli­quer (ce qu’on a pu reprocher à Après la bataille de Yous­ry Nas­ral­lah, présen­té en com­péti­tion offi­cielle cette année). À cet égard, le film de Nabil Ayouch fait appa­raître un cer­tain apaise­ment, une cer­taine sagesse ou justesse du regard.

L’ha­bileté dont fait preuve le cinéaste pour con­stru­ire et filmer son his­toire est l’une des forces des Chevaux de Dieu mais elle est aus­si sa lim­ite. Car tout nous sem­ble trop sage. Le réc­it, morcelé en divers­es péri­odes, depuis la jeunesse des deux frères à leur sui­cide meur­tri­er, emprunte un chemin atten­du. Nous savons où l’on va, nous ne sommes pas sur­pris. Si Nabil Ayouch a l’in­tel­li­gence de ne pas vouloir démon­tr­er, ce qui sous entendrait une notion de Des­tin inéluctable (com­ment l’on passe du bidonville à l’acte kamikaze, com­ment les bour­reaux sont aus­si des vic­times), son film s’en tient au con­stat et donne l’im­pres­sion de dérouler un pro­gramme, alors que l’on aurait envie d’être davan­tage mal­mené, de ne pas être aus­si pas­sif. Nous entraî­nant dans son univers sans effort, Les Chevaux de Dieu nous pro­cure la jouis­sance de l’im­mer­sion. Mais nous prive par là-même de l’in­ter­pel­la­tion, de l’ef­fort d’in­ter­pré­ta­tion, que nous aime­ri­ons devoir accom­plir devant une telle his­toire. La com­plex­ité et l’ambiguïté, le trou­ble, font défaut et on le regrette. Les Chevaux de Dieu est un beau film, un beau réc­it. Mais on aurait aimé plus d’au­dace, plus de risques.