Le west­ern est-il mort ? La réponse affir­ma­tive s’est depuis longtemps imposée comme acquise dans l’e­sprit des cri­tiques, en tout cas con­cer­nant la forme clas­sique du genre : les mythes fon­da­teurs de l’Ouest améri­cain ne se sont-il pas éteints dans les désil­lu­sions de la fin du XXe siè­cle ? Pour­tant, une cer­taine con­tes­ta­tion se lève face à cette triste idée, pointant notam­ment du doigt cer­tains films de ces dernières années prenant pour cadre l’Amérique du temps de la con­quête de l’Ouest. C’est vrai, on n’a pas encore fini de revêtir ces habits-là, de recon­stru­ire ces décors. Mais pour faire quels films ? dans quel but ? et est-ce suff­isant pour déclar­er que le lus­tre du genre brille encore ? Cer­tains de ces films cherchent à réin­ve­stir sérieuse­ment l’e­space de l’Ouest hol­ly­woo­d­i­en, dans un con­texte plutôt démythi­fié, avec plus ou moins de dis­tan­ci­a­tion : quand de rares nos­tal­giques comme Open Range de Kevin Cost­ner (ou à la rigueur le remake de 3h10 pour Yuma par James Man­gold) font mine de croire encore à l’in­no­cence du genre, d’autres comme La Dernière Piste de Kel­ly Reichardt ou (sous une forme plus mod­este) The Home­s­man de Tom­my Lee Jones vont chercher l’en­vers du décor. D’autres encore, inspirés par les œuvres-coups de boutoir con­tre le clas­si­cisme (celles de Leone, de Peck­in­pah…), leur emboî­tent le pas dans la désacral­i­sa­tion — notam­ment par la vio­lence — de façon plus ou moins appliquée mais, du coup, plus très nova­trice. On trou­ve aus­si, avec le sures­timé L’As­sas­si­nat de Jesse James par le lâche Robert Ford, le cas d’une exploita­tion du thème désor­mais cliché de, juste­ment, “la mort du west­ern” pour com­pos­er un film d’époque post-west­ern esthéti­sant et sen­ten­cieux… Bref : toutes ces approches com­posent tout de même un beau fouil­lis un peu désor­don­né qui sug­gère que si le west­ern sus­cite aujour­d’hui beau­coup d’ini­tia­tives, celles-ci cherchent à occu­per sa place plutôt qu’elles ne le per­pétuent.

Cancre

The Sal­va­tion, du Danois Kris­t­ian Lev­ring[1], se rat­tache résol­u­ment à la caté­gorie des suiveurs des sac­rilèges — mais dans la sous-caté­gorie des can­cres. Hormis sa touche de con­texte his­torique orig­i­nal (l’im­mi­gra­tion danoise aux États-Unis), cette his­toire de famille vio­len­tée et de vengeance impi­toy­able ne sait que rejouer les maniérismes de base inspirés par les essais mod­ernistes de Leone, à coups de décors défraîchis, de trognes pat­i­bu­laires (celle de Mads Mikkelsen en tête, pas le plus ridicule mais qu’on a vu bien meilleur ailleurs), d’arché­types à la pré­ten­due orig­i­nal­ité tapageuse (l’In­di­enne muette, bal­afrée et farouche jouée par Eva Green), de fusil­lades et de pluie de cadavres. C’est surtout la qual­ité de la pan­tomime qui con­sterne : Lev­ring sem­ble tout fier de se com­plaire dans l’ “affreux, sale et méchant”, mais le pes­simisme qu’il étale reste en car­ton, ne peut à aucun moment pass­er pour un dis­cours véri­ta­ble sur les hommes, les mythes déchus, la vengeance… En témoigne le ratage écla­tant des méchants : Jef­frey Dean Mor­gan cherche à impres­sion­ner en immoral chef de bande vétéran de la guerre de Séces­sion, mais mal­gré son mau­vais rasage et sa voie grave, il n’est que ridicule (et on vous fera grâce d’Éric Can­tona cam­pant un de ses sbires surnom­mé “le Corse”…). D’où qu’on le regarde, The Sal­va­tion n’ex­iste que pour “faire genre” — et sa mise en scène est à l’avenant, si empressée de créer du mou­ve­ment arti­fi­ciel et de mon­tr­er la qual­ité de sa recon­sti­tu­tion cré­pus­cu­laire qu’elle en mul­ti­plie les trav­el­lings avant vers les détails de sa noirceur (cadavres, armes prêtes à tir­er…). Quant au west­ern, on finit par lui souhaiter d’être bien mort et enter­ré plutôt que de subir ce genre de rap­pel.

Notes

Notes
↑1 Cinéaste essen­tielle­ment con­nu pour avoir comp­té, aux côtés de Lars Von Tri­er et Thomas Vin­ter­berg, par­mi les qua­tre sig­nataires orig­in­aux d’une mau­vaise blague aujour­d’hui oubliée et qu’on appela en son temps “Dogme 95”.