Dix ans après Mon­dovi­no, Jonathan Nos­siter revient à la charge – tou­jours via le domaine de l’ex­ploita­tion vini­cole – sur les méfaits du for­matage du goût et des méth­odes de pro­duc­tion. Ici, il se con­cen­tre sur qua­tre familles d’a­gricul­teurs en Ital­ie, qui font acte de résis­tance en pro­duisant un vin naturel qui ne respecte pas les normes européennes, et se trou­ve donc dépourvu de la fameuse éti­quette AOC. Elles y décrivent leur lutte pour con­serv­er les sin­gu­lar­ités de chaque région, préserv­er des recettes de créa­tion tra­di­tion­nelle, et ain­si échap­per à l’hy­giénisme déli­rant voulu par les dirigeants européens afin d’asseoir le mono­pole des grands lob­bys agri­coles. Le doc­u­men­taire de Nos­siter ouvre ain­si la voie à toute une série de ques­tions pas­sion­nantes, qu’il a la bonne intu­ition (sur le papi­er) de met­tre en rela­tion avec la sit­u­a­tion du pat­ri­moine ciné­matographique et de sa dif­fu­sion, par l’in­ter­mé­di­aire de Gian Luca Farinel­li, directeur de la ciné­math­èque de Bologne.

Présence du filmeur

Échap­per à la norme – c’é­tait déjà le nerf de la guerre dans Mon­dovi­no – est un mot d’or­dre que Nos­siter prend au pied de la let­tre, et tente d’im­primer au sein même de son film, qui suit un par­cours chao­tique, entre con­ver­sa­tions agitées, brusques mou­ve­ments de caméra, inter­mède d’an­i­ma­tion ou encore extraits de films de l’his­toire du ciné­ma. Ces derniers représen­tent une ten­ta­tive de greffe assez mal­heureuse, pour installer au for­ceps une prox­im­ité entre pat­ri­moine ciné­matographique et tra­di­tion agri­cole, alors qu’ils ne ser­vent au mieux que d’in­ter­ludes incon­grus, et au pire, d’il­lus­tra­tion intem­pes­tive du pro­pos du cinéaste. Cette logique du par­a­sitage pour­rait faire office de métaphore à pro­pos de l’in­ter­ven­tion­nisme européen sur les économies régionales, si elle ne révélait pas, par sa gour­man­dise, une ten­dance à la sur­ex­po­si­tion du filmeur.

Nos­siter impose sa présence bouil­lon­nante par le mon­tage, en plus de la man­i­fester par la voix – qui coupe et tente par­fois mal­adroite­ment d’ori­en­ter la parole de son inter­locu­teur – et quelques affé­ter­ies large­ment dis­pens­ables (un effet numérique pour nous indi­quer, en plan large, la mai­son de célébrités cohab­i­tant avec des vignerons de Toscane). Tout ceci a pour effet de couper toute pos­si­bil­ité d’élab­o­ra­tion d’un point de vue par le spec­ta­teur en s’ap­puyant sur le film, qui creuse le même sil­lon du con­stat (les irré­ductibles « gaulois » face à « l’empire » européen de la norme) sans jamais chercher à y faire entr­er d’autres dis­cours, d’autres strates. Nos­siter y renonce d’ailleurs de manière assez fla­grante, en expé­di­ant en quelques cour­tes séquences le per­son­nage de Farinel­li vers la porte de sor­tie.

« Pour et pas contre »

Reste que le film offre en creux – lorsqu’il n’est pas trop occupé à faire des tours de passe-passe – un por­trait de ces inter­mé­di­aires entre richess­es du ter­roir et créa­tion d’un pro­duit sin­guli­er qui respecte la terre. En con­frontant leurs préoc­cu­pa­tions et leurs méth­odes, ils réus­sis­sent à faire naître un brin de com­plex­ité et de con­tra­dic­tions, en abor­dant par exem­ple le sujet de la valeur du pro­duit et du prix à fix­er. C’est toute la ques­tion du lien avec le passé et de ce que l’on en fait qui se joue ici (l’am­bi­tion de « revenir au vin de mon enfance », dix­it un des exploitants), sur la façon dont on pour­rait le pro­jeter dans le futur, en faisant acte de trans­mis­sion, en pro­tégeant un pat­ri­moine agri­cole et écologique, en entre­tenant le rap­port entre tra­di­tion et fil­i­a­tion. Sans réfléchir avec des œil­lères, en étant capa­ble de com­pren­dre la moder­nité et de la penser en fonc­tion de ses pro­pres modes de pro­duc­tion. En étant « pour et pas con­tre », comme le dit avec lucid­ité une agricul­trice. Si jamais Nos­siter pou­vait en faire le mot d’or­dre de son prochain film…