Les pre­miers plans domi­nent une ville : quoi de plus logique lorsqu’on s’at­tache à dessin­er un por­trait de ses habi­tants? C’est une façon de faire les présen­ta­tions avec le con­tenant. Sauf qu’il s’ag­it de Sara­je­vo et que ce point de vue n’est pas neu­tre, il fut celui des mil­ices para­mil­i­taires serbes qui tin­rent le fameux siège depuis ces bois funestes encore infestés de mines. « Nos » images médi­a­tiques étaient en quelque sorte le con­trechamp en con­tre-plongée de ce point de vue : des bâti­ments moros­es criblés d’obus et de balles, des sil­hou­ettes tra­ver­sant les rues avec empresse­ment pour échap­per aux snipers. Damien Fritsch n’avait pas de lien par­ti­c­uli­er avec Sara­je­vo, mais il en a vécu la tragédie en citoyen con­cerné et ému, con­scient que quelque chose se jouait là-bas. Sa démarche est à rebours de l’événe­ment, en quelque sorte anti-spec­tac­u­laire.

Portraits en mouvement

La pre­mière ren­con­tre avec la ville eut lieu en 2003 pour Damien Fritsch, par le biais de la pho­togra­phie. Il revint de ce pre­mier voy­age avec l’en­vie d’un film ; il s’agis­sait de faire des por­traits, et Sara­jéviens reste con­sid­érable­ment mar­qué par cette ques­tion. Un por­trait comme réc­it – une ville et ceux qui l’habitent – mais aus­si d’un point de vue plus tra­di­tion­nel, c’est-à-dire pic­tur­al : une approche des vis­ages, de ce dont ils sont por­teurs, à la recherche d’une cap­ture d’é­tats émo­tion­nels, d’in­ter­ac­tions avec un envi­ron­nement – ici le paysage urbain –, ceci en usant du gros plan, et du zoom pour s’ap­procher encore plus près. C’est cer­taine­ment la plus grande réus­site de Sara­jéviens que ce regard sen­si­ble, celui du cinéaste directe­ment relié à celui d’une caméra atten­tive à ces vis­ages encore remués par les blessures du passé, avec une util­i­sa­tion des durées pour favoris­er l’émer­gence des émo­tions. Cette cir­cu­la­tion entre l’im­age en mou­ve­ment du ciné­ma et les per­son­nages prend par­fois le relais du verbe dans un mélange de sig­nifi­ant et d’indi­ci­ble se lisant sur les vis­ages. Damien Fritsch parvient ici à met­tre en scène la parole en ne la figeant pas dans le for­matage qui ressort trop sou­vent de l’en­tre­tien audio­vi­suel.

Mosaïque impressionniste

Sara­jéviens avance par frag­ments, des­sine une mosaïque qui tisse son sens dans la patience, com­posant une géo­gra­phie urbaine et humaine impres­sion­niste, non explica­tive ni explicite. Par­tant et par­lant résol­u­ment du présent, Sara­je­vo est toute­fois par­cou­rue, comme pos­sédée, par le XXe siè­cle, dont on sait qu’elle en con­stitue deux par­en­thès­es trag­iques et emblé­ma­tiques de l’his­toire européenne (1914 et 1992–1995). C’est l’un des mou­ve­ments du film : l’é­pais­seur du temps, les trau­ma­tismes de la mémoire, et l’élar­gisse­ment de son spec­tre à ce touriste alle­mand qui fit la Sec­onde Guerre mon­di­ale et s’in­téresse aujour­d’hui au judaïsme. Sara­jéviens se déploie autour de la ren­con­tre d’une mul­ti­tude de per­son­nages témoignant de l’it­inéraire de Damien Fritsch dans la ville, et d’une présence récur­rente représen­tée par Stanko. Ce dernier témoigne de la tem­po­ral­ité du film (tour­nage étalé sur qua­tre ans avec des ellipses per­cep­ti­bles grâce à lui) et en con­stitue la fig­ure la plus claire­ment allé­gorique. Lors de sa pre­mière appari­tion dans l’ob­scu­rité, il témoigne du fait que pen­dant le siège une vie sans guerre lui était inimag­in­able. À la fin du film, il aura con­stru­it une mai­son. Son méti­er : répara­teur.