L’après-Sec­onde Guerre mon­di­ale au Japon a don­né au ciné­ma d’an­i­ma­tion Le Tombeau des luci­oles – par­tie émergée de l’ice­berg, seule perçue par l’Oc­ci­dent. L’Île de Gio­van­ni prend, en quelque sorte, la suite directe du film d’Isao Taka­ha­ta, rela­tant le devenir de l’île de Shikotan, au nord du pays, d’abord occupée par les troupes sovié­tiques au lende­main de la red­di­tion impéri­ale, puis lais­sée aux seuls Russ­es par une dépor­ta­tion mas­sive de ses habi­tants.

Le prisme du regard enfan­tin est un médi­um utile à l’évo­ca­tion des années de guerre – à de nom­breuses repris­es, le ciné­ma a souligné avec plus ou moins de sub­til­ité l’hor­reur d’une telle sit­u­a­tion par le con­traste qu’elle offre avec le regard inno­cent des enfants. Le sym­bole peut être plus ou moins élé­gant, don­ner plus ou moins dans le pathos, la portée en demeure tou­jours intacte. C’est la prin­ci­pale car­ac­téris­tique du Tombeau des luci­oles, un film par ailleurs un rien sures­timé, du fait notam­ment de sa ten­dance lourde au pathé­tique.

Foin du simplisme

L’Île de Gio­van­ni ne se con­tente pas, quant à elle, de tabler sur son seul – et bien réel – poten­tiel émo­tion­nel : l’an­i­ma­tion sert au réal­isa­teur Mizuho Nishikubo à créer le monde fan­tas­tique dans lequel les deux jeunes frères au cen­tre du film se plon­gent volon­tiers – un train céleste reliant tous les mon­des qu’ils sont capa­bles d’imag­in­er. Y com­pris celui des vivants et celui des morts. Col­oré, foi­son­nant et affranchi des lois physiques, ce monde rêvé fait écho à un monde réel dur, où cha­cun est gris, plutôt que blanc ou noir.

Mizuho Nishibuko ne choisit que rarement la facil­ité : ain­si, son réc­it d’ou­bli des con­flits par deux pré-ados en pleine décou­verte sen­ti­men­tale ne prend-il pas la place cen­trale de son réc­it. Sans nul doute est-ce parce que, con­traire­ment à ce que voudrait une gram­maire ciné­matographique sen­ti­men­tal­iste, il ne suf­fit pas d’une telle romance pour que tout soit réparé, quand bien même on se trou­verait rel­a­tive­ment éloigné du plus chaud des com­bats.

Dessiner le monde

L’Île de Gio­van­ni laisse donc une place notable à ses artic­u­la­tions nar­ra­tives atten­dues, mais les intè­gre dans une dynamique plus large, à l’am­bi­tion impres­sion­nante : faire, tout bon­nement, le réc­it d’une péri­ode d’après-guerre peut-être moins spec­tac­u­laire, mais tout aus­si dra­ma­tique que le con­flit lui-même. Le réal­isa­teur parvient avec tal­ent à dot­er ses pro­tag­o­nistes d’une véri­ta­ble chair : si le dessin en est par­fois som­maire, leur human­ité est bien réelle. Capa­ble de con­jur­er un pan de l’his­toire un peu oublié de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, L’Île de Gio­van­ni déjoue les pronos­tics et s’avère mature, intense et boulever­sant.