Alors que les Nazis se sont emparés du pou­voir en Alle­magne, l’émi­nente Lou Andreas-Salomé se voit retir­er le droit d’ex­ercer son activ­ité de psy­ch­an­a­lyste. Prête à écon­duire un jeune homme qui la sol­licite pour un tra­vail d’analyse, elle accepte finale­ment de s’en­tretenir régulière­ment avec ce dernier, finis­sant même par lui racon­ter sa vie tumultueuse, jalon­née de ren­con­tres pas­sion­nées et déter­mi­nantes, autant sur le plan affec­tif qu’in­tel­lectuel. Fig­ure fémin­iste incon­tourn­able de la deux­ième par­tie du 19e siè­cle au début de 20e siè­cle, en rup­ture assumée avec l’idéolo­gie con­ser­va­trice du milieu bour­geois dont elle était issue, Lou Andreas-Salomé a vu défil­er dans sa vie Paul Rée, Friedrich Niet­zsche ou encore Sig­mund Freud. À par­tir de là, on com­prend sans grande dif­fi­culté ce qui a pu don­ner envie à Cor­du­la Kablitz-Post d’adapter sa vie tumultueuse, romanesque à souhait et riche en rebondisse­ments pour le grand écran. Le résul­tat n’est pas sans éviter tous les pièges et lieux com­muns inhérents au biopic : linéaire dans son déroulé, agré­men­té de flash­backs cen­sés éclair­er dif­férentes étapes de la vie de la psy­ch­an­a­lyste, le réc­it ne s’é­carte que rarement du pro­gramme et de l’ob­jec­tif péd­a­gogique auquel le dis­posi­tif sou­vent trop lis­i­ble le con­damne. Alors que la fig­ure à laque­lle on s’in­téresse nous est présen­tée comme quelqu’un défi­ant toutes les con­ven­tions, on se retrou­ve face à une mise en scène sou­vent trop sage et sous con­trôle, peu enclin à s’aven­tur­er en ter­rain insta­ble et du coup, à laiss­er les per­son­nages pren­dre pleine­ment corps (alors que la ques­tion du corps féminin, juste­ment, est au cen­tre de la prob­lé­ma­tique : des idées qu’il entend défendre jusqu’au désir qu’il char­rie et qui devient ici le sym­bole d’une pos­si­ble soumis­sion au désir de l’homme).

Société corsetée

Pour­tant, il serait dom­mage de con­damn­er le film tout entier du fait de ses lim­ites formelles car la réal­isatrice sait à plusieurs repris­es tir­er un par­ti intéres­sant des con­traintes économiques avec lesquelles la pro­duc­tion s’est prob­a­ble­ment mon­tée. On pense par exem­ple à ces scènes au cours desquelles la mise en scène tente de fig­ur­er le ter­rain peu favor­able à la recon­nais­sance de la femme dans l’Eu­rope de la fin du 19e siè­cle : plutôt que de s’aven­tur­er dans des scènes-sommes qui n’au­raient pour seul but que de démon­tr­er l’ob­scu­ran­tisme entêté de nos ancêtres, la réal­isatrice choisit de faire évoluer son per­son­nage dans une suc­ces­sion de tableaux figés où l’ar­ti­fice de la recon­sti­tu­tion est pleine­ment assumé, rap­pelant même par moments l’é­trange beauté de L’Anglaise et le Duc d’Éric Rohmer. Se crée ain­si une dis­so­nance revendiquée entre la quête de vérité du per­son­nage et ce monde d’ap­parences que la Pre­mière Guerre mon­di­ale aura vite fait de con­damn­er. Par ce dis­posi­tif, Cor­du­la Kablitz-Post parvient à établir une intéres­sante échelle de valeurs entre la per­son­nal­ité de Lou Andreas-Salomé — qui irrigue le réc­it, portée par l’én­ergie mesurée de ses dif­férentes inter­prètes — et un envi­ron­nement qui lui est rarement favor­able, surtout parce qu’il ne parvient à déchiffr­er l’in­téri­or­ité d’un per­son­nage trop mod­erne pour son époque. C’est prob­a­ble­ment ce refus du com­pro­mis dans un com­bat indis­cutable­ment fémin­iste, cette volon­té de fig­ur­er l’im­pos­si­ble entente sans pour autant se com­plaire dans une guerre des idées qui ne prêcheraient que les con­ver­tis, qui don­nent au résul­tat le statut de film hon­nête. À défaut de pren­dre des risques formels démesurés, la réal­isatrice alle­mande aura fait hon­neur au tra­vail, à la quête et à la per­son­nal­ité de Lou Andreas-Salomé, tout cela sans pren­dre le spec­ta­teur pour un idiot. Ce n’est déjà pas si mal.