Com­pos­i­teur pro­lifique (surtout à la télévi­sion), le Français Cyril Morin a réal­isé son pre­mier long métrage aux États-Unis, en cir­cuit indépen­dant (le vrai, pas celui d’Alexan­der Payne), mais en ressor­tant les gros dossiers. 1973. En marge de l’in­sur­rec­tion menée par l’Amer­i­can Indi­an Move­ment à Wound­ed Knee (Dako­ta du Sud)[1], deux activistes pro-Indi­ens sont arrêtés non loin de là et empris­on­nés dans un petit bureau de shérif gardé par deux hommes à étoile. Ils ne risquent pas de s’y ennuy­er : mêlés à un acci­dent dou­teux ayant tué une mil­i­tante en vue (cou­sine de l’un, “natif”, et épouse de l’autre, “vis­age pâle”), ils focalisent un étrange intérêt poli­tique et, entre les entre­tiens avec leur avo­cate, recevront dans leurs cel­lules les vis­ites d’un con­seiller du prési­dent Nixon, d’un séna­teur démoc­rate, d’une star hol­ly­woo­d­i­enne sym­pa­thisante (imi­ta­tion de Mar­lon Bran­do, sou­tien notoire de l’AIM), et même des fameux plom­biers aux grandes oreilles par qui le scan­dale du Water­gate arrive. The Activist revis­ite ain­si une page douloureuse de l’his­toire des droits civiques aux États-Unis en l’épiçant par des ingré­di­ents de thriller para­noïaque, genre emblé­ma­tique de la même époque.

Par­mi la foule des films des années 2000 et 2010 courant — à la traîne — après la puis­sance d’évo­ca­tion des thrillers para­noïaques des années 1970, The Activist fait moins pâle fig­ure que d’autres, avant tout parce qu’il se garde de tout maniérisme, de singer le rythme et le savoir-faire des aînés. S’il invoque les élé­ments bien con­nus du genre (meurtres déguisés, écoutes illé­gales, droits bafoués, policiers et politi­ciens véreux), il ne s’ef­force pas de “faire comme dans”, mais s’en tient à une réac­ti­va­tion plus mod­este de la para­noïa citoyenne, l’adap­tant à son petit micro­cosme. D’ailleurs, l’év­i­dente économie de ses moyens sert, d’une cer­taine manière, son pro­pos : l’étroitesse et la fragilité de son décor som­maire de qua­si-huis clos (le bureau de shérif et ses cel­lules) ren­dent para­doxale­ment con­va­in­cant le con­texte de l’e­space local inopiné­ment assail­li par l’ag­i­ta­tion nationale — celle-ci judi­cieuse­ment for­mulée par les vrom­bisse­ments des héli­cop­tères, hors champ, et l’ag­i­ta­tion des objets et de la caméra qui s’en­suiv­ent, dans le champ.

Archétypes-prétextes

On n’en regrette que plus amère­ment que le film, par ailleurs, croule sous le poids de ses bonnes inten­tions, jusqu’à ne se vouer qu’à en être l’il­lus­tra­tion lit­térale, un cours d’his­toire des Sev­en­ties som­maire­ment for­mulé en fic­tion. On retrou­ve le curieux para­doxe qui mine sou­vent ce genre de film, celui qui con­fronte poli­tique et enter­tain­ment, le poids des inten­tions et celui des arché­types appliqués pour illus­tr­er celles-ci. Le tan­dem de per­son­nages de shérifs — le bon et le méchant, bon­jour la dual­ité fine et sub­tile — patauge en plein dans ce para­doxe. D’un côté, voués qu’ils sont à illus­tr­er la divi­sion de l’Amérique sur les grands sujets en cours, la moin­dre de leur dis­cus­sion prend les accents du plus plat des cours de civisme et de soci­olo­gie, où même Warhol est cité dans le texte (“Ils veu­lent juste leur quart d’heure de célébrité !”). De l’autre, la même soci­olo­gie de bas étage fait que les lourds arché­types des per­son­nages font tache sur la crédi­bil­ité du dis­cours que Morin fait repos­er sur eux (le méchant flic a servi au Viet­nam et en a gros sur la patate, le bon flic s’ap­prête à per­dre sa femme grave­ment malade).

C’est d’au­tant plus regret­table que dans la pièce juste à côté, les deux per­son­nages d’ac­tivistes empris­on­nés, mal­gré leur éti­quette de “camp du Bien” et des accents de roman­tisme onirique mal­adroit (les appari­tions noc­turnes de la femme morte dans les bras de son aimé), con­ser­vent assez d’am­biguïté pour se ren­dre intéres­sants. Ni mar­tyrs, ni idéal­istes ni purs inno­cents (on les sent tout à fait capa­bles de lutte armée), ils sus­ci­tent autant d’ad­hé­sion que d’in­ter­ro­ga­tion, notam­ment dans leurs rap­ports respec­tifs à la loi sous le coup de laque­lle ils tombent : tan­dis que l’un a pris un par­ti rad­i­cal vis-à-vis de l’iniq­ui­té, l’autre (joué avec un trou­blant retrait par un cer­tain Chad­wick Brown, qu’on aimerait revoir), sor­ti plusieurs fois de sa cel­lule et faisant preuve de volon­té de bonne entente mutuelle, regagne ensuite tran­quille­ment sa pail­lasse — par con­fi­ance ou par résig­na­tion face à son avenir, dif­fi­cile à dire. Sans doute Morin aurait-il gag­né à s’in­téress­er plus encore à ces per­son­nages pour y trou­ver matière à son évo­ca­tion cri­tique de l’his­toire de l’Amérique, au lieu de se baser sur des arché­types-pré­textes pour un prêchi-prêcha sans portée.

Notes

Notes
↑1 Rap­pelons-nous que ce petit coin pais­i­ble fut, en 1890, le théâtre d’un des épisodes les plus sanglants et les moins avouables de la con­quête de l’Ouest.