Avec son titre au pre­mier degré, Ren­con­tres vise la réal­i­sa­tion d’un fan­tasme de doc­u­men­taire ascé­tique, où le seul choix d’un point de vue fixe, limpi­de et non intrusif suf­fi­rait à embrass­er en toute hon­nêteté tout un pan de vérité humaine. La caméra de Marous­sia Dubreuil (qu’on a con­nue comme actrice des Anges exter­mi­na­teurs de Jean-Claude Bris­seau) et Alexan­dre Zeff s’est instal­lée à côté de plusieurs tables de ter­rass­es de cafés parisiens, pour y capter, en obser­va­teur silen­cieux, des pre­miers ren­dez-vous amoureux, homme et femme face à face.

Mon­tant en alter­nance la diver­sité des âges et des apparences physiques, les his­toires que cha­cun racon­te de soi, les assur­ances, les tech­niques d’ap­proche, les équili­bres de force, les flots de paroles et les silences, Ren­con­tres met en évi­dence la drague sous un de ses aspects les plus triv­i­aux et les plus sig­ni­fi­cat­ifs à la fois : celui d’une lutte de dom­i­na­tion. Celle-ci s’avère essen­tielle­ment intel­lectuelle, plus ou moins voilée mais bien réelle, où cha­cun se vend avec des bon­heurs divers, sou­vent pour impres­sion­ner l’autre et rarement sans trahir une pos­ture bien égo­cen­trique — cela peut être plus fla­grant chez les hommes, mais au fond nul n’y échappe. À l’ar­rivée, pour la plu­part de ces ren­con­tres, rien n’est moins sûr qu’elles aient un lende­main ; mais le film est moins là pour dénich­er des sen­ti­ments nais­sants (même s’il lui arrive de jouer sur l’in­cer­ti­tude, avec les sor­ties des per­son­nages ensem­ble hors de son cadre) que pour décel­er ce que l’ap­proche elle-même révèle des indi­vidus. Il nous donne à sourire com­plaisam­ment aux échanges des plus mod­estes, à grin­cer des dents devant les plus lourds (comme cet homme aux lunettes noires qui s’ob­s­tine à dra­guer en français et avec con­de­scen­dance une Anglaise peu famil­ière de la langue), à affron­ter le spec­ta­cle d’une banal­ité qu’on peut qual­i­fi­er d’a­gaçante, quand elle est au fond désta­bil­isante, un reflet des faib­less­es et bassess­es qui nous guet­tent quand nous courons après notre désir.

Distance

Ain­si Dubreuil et Zeff mis­ent-ils essen­tielle­ment sur la justesse de leur obser­va­tion, con­fi­ants dans la solid­ité de leur mod­este dis­posi­tif d’en­reg­istrement et dans leurs choix de mon­tage pour com­pos­er un kaléi­do­scope de réel. Accorder plus d’im­por­tance à l’hon­nêteté de l’ob­ser­va­tion du monde qu’à la pos­ture du cinéaste est évidem­ment tout à fait louable, d’au­tant plus qu’elle est ici plutôt payante. On peut tout de même regret­ter que cette pro­jec­tion de l’in­térêt sur ce qui se passe à l’écran se fasse au détri­ment d’autres dimen­sions de l’ex­pres­sion ciné­matographique, comme la dis­tance de la caméra ou la com­po­si­tion du cadre. Il arrive alors qu’on se félicite de quelque “acci­dent” venant trou­bler la pos­ture de neu­tral­ité et de dis­tance de l’ob­ser­va­teur. Dans une des dernières séquences, l’homme — vis­i­ble­ment trop trou­blé pour regarder son inter­locutrice dans les yeux — détourne le regard vers le seul côté où sa vision peut s’é­vad­er : celui de la caméra. Quand la femme le remar­que et lui demande ce qu’il regarde, il feint l’in­dif­férence, mais pour nous, le doute sub­siste : regar­dait-il sci­em­ment l’ob­jec­tif — comme pour le pren­dre à témoin de son désar­roi — ou seule­ment “par hasard” dans la même direc­tion ? En tout cas, la pos­si­ble impli­ca­tion de la caméra dans la part humaine qu’il met en images, la con­for­t­a­tion de l’idée que la neu­tral­ité absolue du filmeur serait inten­able puisqu’il influe bon gré mal gré sur ce qu’il filme, a quelque chose de réjouis­sant, ajoutant une dimen­sion sup­plé­men­taire au drame jusqu’i­ci obtenu des autres à dis­tance.