Décon­stru­isant les formes nar­ra­tives tra­di­tion­nelles, Vivianne Perel­muter choisit de faire le réc­it d’une errance méta­physique d’une manière aus­si arti­sanale qu’audacieuse. Soit Anne, écrivain à la rue pour la nuit, par­courant les rues parisi­ennes en explo­rant non seule­ment sa vie, mais aus­si l’infinité de vies, de moments, de par­cours qui auraient pu être les siens et dont elle retrou­ve la trace – sonore, visuelle – au long de ses péré­gri­na­tions urbaines et men­tales.

Le ciné­ma de Vivianne Peretmuler est une explo­ration. Con­tre la linéar­ité ou même les lignes direc­tri­ces des scé­nar­ios que nous voyons chaque jour, la réal­isatrice fait des sons et images le matéri­au d’une expéri­men­ta­tion : celle de la con­fronta­tion de soi face au monde, de notre monde face à ceux des autres. Chaque paysage qui défile, chaque vis­age croisé, chaque lieu devient la pos­si­bil­ité d’un voy­age, donc du débor­de­ment de l’anecdote (une jeune femme, écrivain, marche dans Paris et, de sou­venirs en fan­tasmes, se laisse porter jusqu’à un ancien amour) vers une réflex­ion plus proche de la médi­ta­tion que du réc­it.

Trop plein

Par­fois envoû­tant, poé­tique et d’une inten­sité bien­v­enue, le ver­tige d’Anne est guidé par la déli­cate voix off de sa réal­isatrice. Véri­ta­ble lieu de l’introspection mise en scène, la parole – réflex­ion don­née à la deux­ième per­son­ne, qui guide et éclaire les images et le regard plus qu’elle ne les explique – cette parole, donc, est ce qui donne à Vivianne Perel­muter l’ampleur de ses ambi­tions lyriques. La voix, plus qu’un dia­logue fic­tion­nel du per­son­nage avec soi, est le véri­ta­ble sésame qui crée un gouf­fre entre le matéri­au brut du film (longs plans fix­es filmés depuis une voiture, un bateau qui passe, gros plans sur le détail des vis­ages ou de la ville tra­ver­sée) et la réso­nance que ces ren­con­tres, que ces trou­vailles ont pour la pro­tag­o­niste. De ce gouf­fre dans lequel on plonge avec le film, il ressort heureuse­ment moins une pesan­teur expéri­men­tale et nom­briliste (écueil qui guette toute­fois face au spleen ambiant) qu’une con­tem­pla­tion sim­ple et auda­cieuse.

En cela, par sa capac­ité à jeter sur les choses les plus banales un œil neuf qui les replace dans une per­spec­tive humaine et sen­si­ble plus qu’intellectuelle, le sin­guli­er tra­vail de Vivianne Perel­muter a une autre portée que celle de son audace formelle. Le Ver­tige des pos­si­bles devient un véri­ta­ble tra­vail d’artisan – on sent que la réal­isatrice s’est col­lée de toute son âme à la sculp­ture du matéri­au brut que lui ont don­né la vie et sa caméra – un essai, une propo­si­tion lancés moins pour résoudre les insond­ables ques­tions posées que pour leur oppos­er un regard aus­si atyp­ique que pré­cieux (car réfléchi, rare et sim­ple) ; une invi­ta­tion au voy­age en somme.