Critikat
Affiche de L’Expérience Blocher

L’Expérience Blocher

de Jean-Stéphane Bron

Bron contre Blocher

par Frédéric Caillard

Alors que l’actualité remet en lumière l’UDC, le par­ti poli­tique suisse d’extrême-droite à l’origine de la propo­si­tion de lim­i­ta­tion de l’immigration adop­tée par référen­dum la semaine dernière, sort ce mer­cre­di le doc­u­men­taire de Jean-Stéphane Bron sur Christoph Blocher, fig­ure majeure de l’UDC depuis plus de vingt ans. Présen­té en pre­mière mon­di­ale lors du fes­ti­val de Locarno 2013, sous haute sur­veil­lance poli­cière après une semaine d’intense polémique dans les médias suiss­es[1], L’Expérience Blocher n’est mal­heureuse­ment pas à la hau­teur de sa réso­nance médi­a­tique.

Cinéma

Jean-Stéphane Bron est con­nu pour son engage­ment à gauche, qui transparaît large­ment dans son précé­dent film Cleve­land con­tre Wall Street. Il se pose donc légitime­ment la ques­tion de son posi­tion­nement en tant que réal­isa­teur, et partage ses inter­ro­ga­tions avec le spec­ta­teur en intro­duc­tion de son film : com­ment ériger des bar­rières entre ses pro­pres con­vic­tions et les idées de son sujet, com­ment trou­ver un com­pro­mis accept­able pour ne pas bris­er le pacte de con­fi­ance passé avec Blocher, qui a accep­té le pro­jet. Mais Bron est telle­ment con­cen­tré sur cette prob­lé­ma­tique qu’il en oublie l’essentiel et ne se rend pas compte qu’il n’a aucun matériel de valeur autour duquel artic­uler son film. Blocher s’est lais­sé filmer mais il n’a rien don­né. Le film accu­mule donc les images du politi­cien muet dans sa voiture, quelques moments de détente sans intérêt et un pseu­do-plan volé où l’on voit Blocher expli­quer pourquoi il souhaite garder une séquence en off. Des vues aéri­ennes léchées de sa voiture dans les collines ver­doy­antes com­plè­tent le tableau mais don­nent plutôt l’impression d’être face à une pub pour une voiture de sport que dans les travées d’un ciné­ma. Bron s’est finale­ment fixé pour objec­tif de percer l’homme, ses secrets, ses zones d’ombre, de faire un film et pas de poli­tique. Mais rien ne transparaît. L’homme reste dés­espéré­ment opaque, et jamais le film ne sur­prend, se bor­nant au trip­tyque con­venu d’images d’archives, de voix-off explica­tive et de séquences de reportage tournées lors de la dernière cam­pagne élec­torale.

Politique

Il reste mal­heureuse­ment l’aspect poli­tique, inévitable pour une telle entre­prise. Et sur ce point, il nous sem­ble que Blocher ressort net­te­ment vain­queur. Bron émaille certes son film d’un dis­cours qui rap­pelle les faits d’armes les plus dis­cuta­bles du politi­cien (par­tic­i­pa­tion à un groupe de sou­tien à l’apartheid, affich­es nauséabon­des envers les immi­grés, etc…), mais jamais l’image ne donne à ressen­tir la teneur des mots du cinéaste. Blocher squat­te l’écran, et appa­raît dia­ble­ment com­mun, en papy vieil­lis­sant plutôt sym­pa­thique. Bron ne le con­fronte pas avec ses pris­es de posi­tion poli­tiques qui restent can­ton­nées à un reg­istre formel dis­tinct (voix-off du cinéaste et archives télévi­suelles). Un jour­nal suisse a écrit que L’Expérience Blocher fai­sait l’exploit de priv­er Blocher de parole. C’est vrai. Mais que reste-t-il sans cette parole, cen­tre névral­gique du per­son­nage et canal prin­ci­pal de dif­fu­sion de son idéolo­gie? Cette impres­sion visuelle de petit homme qua­si inof­fen­sif, qui prend le pas sur le dis­cours maintes fois soupesé du réal­isa­teur. À ce compte, Blocher s’offre une image clé­mente à bon compte, et l’on a l’impression tenace que le vieil ogre poli­tique n’a fait qu’une bouchée du jeune réal­isa­teur de gauche plein de bonnes inten­tions.

Notes

Notes
↑1 Le film ayant été en par­tie financé par de l’argent pub­lic.
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Ressources

Remerciements à Carine Bernasconi pour son point de vue sur le film.