Prenez un sujet sen­si­ble, une his­toire authen­tique, des acteurs physique­ment mécon­naiss­ables tels que l’industrie hol­ly­woo­d­i­enne aime sou­vent pro­duire, et vous obtien­drez peut-être le par­fait cal­i­brage d’un film pressen­ti pour rafler quelques stat­uettes aux prochains Oscars. On pour­rait alors crain­dre une œuvre filmique davan­tage for­matée pour sol­liciter les mou­choirs que pour réelle­ment hon­or­er une his­toire biographique éton­nante. Pour­tant, ce serait oubli­er qu’au ciné­ma les bonnes sur­pris­es restent sou­vent pos­si­bles.

Live fast, die young

Avec la déli­cate épreuve de rodéo, la séquence d’ouverture de Dal­las Buy­ers Club est à elle seule symp­to­ma­tique des prin­ci­paux enjeux du film. En lutte avec un tau­reau déchaîné, qu’il tente de maîtris­er sous les cris d’une foule en délire, le défi pour Ron Woodroof (inter­prété par Matthew McConaugh­ey) est de tenir le plus longtemps pos­si­ble en selle, comme pour affirmer le plus durable­ment sur la scène publique sa pro­pre viril­ité. L’enjeu con­siste donc à résis­ter, à per­sévér­er, dans un univers physique et social sup­posé le soumet­tre con­stam­ment à l’épreuve. Le com­bat est d’autant plus intense que le per­son­nage ignore encore que cette épreuve de quelques min­utes restera le pen­dant métaphorique du com­bat de toute sa vie.

Rodéo, sexe, drogue, vio­lence… et VIH. Il suf­fit au cham­pi­on tex­an l’expérience d’un sim­ple acci­dent du tra­vail pour pren­dre con­nais­sance de sa séropos­i­tiv­ité et appren­dre qu’il ne lui reste que 30 jours à vivre. Le com­bat pour la survie con­stitue ain­si la thé­ma­tique prin­ci­pale du nou­veau film de Jean-Marc Val­lée, après le très mit­igé Café de Flo­re et son ambi­tion dra­mati­co-romanesque, étirée sur plusieurs généra­tions. Dal­las Buy­ers Club adopte un mon­tage à con­tre-pied des précé­dentes réal­i­sa­tions du cinéaste, tant la pri­mauté est ici don­née, dès l’annonce de la mal­adie, à la survie de tous les instants. Le film s’octroie ain­si la forme d’une com­pi­la­tion chiffrée de jours, restreinte par la prox­im­ité d’une mort annon­cée. Cette forme nar­ra­tive per­met cepen­dant au film de déjouer sans cesse les attentes du spec­ta­teur, de fein­dre la fini­tude sans jamais réelle­ment l’accomplir, comme pour soulign­er la survie extra­or­di­naire et inespérée de Ron Woodroof.

Fuck them all

Si le mon­tage général souligne la sin­gu­lar­ité de la tra­jec­toire per­son­nelle de notre anti-héros ‑qui suc­combe pro­gres­sive­ment à l’organisation d’un traf­ic de médica­ments alter­nat­ifs- il orchestre néan­moins une série d’ellipses nar­ra­tives, comme s’il pli­ait sous le poids d’une cer­taine stan­dard­i­s­a­tion atten­due pour un film pré­for­maté pour les Oscars. Un tel rac­cour­cisse­ment infor­matif com­pro­met dès lors le poten­tiel dra­ma­tique de quelques scènes, comme lors du diag­nos­tic de la mal­adie, et trahit le traite­ment expédi­tif de cer­tains dia­logues du film. Étrange­ment, c’est peut-être dans cette con­stance ellip­tique que le film dévoile égale­ment ses plus beaux atouts, tant il s’agit moins de repro­duire sci­em­ment des rac­cour­cis nar­rat­ifs que de les détourn­er, de les faire ren­tr­er en réso­nance avec une con­science sélec­tive des derniers instants d’une vie han­tée par la crainte de la perte.

Ce sur­dé­coupage général se pro­longe à l’intérieur même des séquences, qui utilisent des coupes répéti­tives afin de repro­duire l’instantanéité de l’urgence. L’excellent tra­vail sonore per­met à Jean-Marc Val­lée de relay­er au sein même de son dis­posi­tif de mise en scène l’accélération d’une altéra­tion physique ; le récur­rent « bip » clin­ique devient le pro­longe­ment psy­chique d’un homme désem­paré, par­cou­ru par l’effroi de la mort et la recherche d’une jouis­sance extrême des derniers moments de vie. Cette quête se trou­ve égale­ment matéri­al­isée par l’utilisation d’un cadre cen­trifuge, dont les lim­ites sont sans cesse repoussées par les deux anti-héros, qui ten­tent dés­espéré­ment d’y oppos­er une pul­sion de vie, une inten­tion de survie, comme pour mieux préserv­er les con­di­tions de pos­si­bil­ité, mal­heureuse­ment illu­soires, d’un hors-champ.

Nar­ra­tive, la résis­tance des per­son­nages face à la mal­adie devient par essence un acte physique, lit­térale­ment incar­né par la méta­mor­phose des deux comé­di­ens Matthew McConaugh­ey et Jared Leto. Le corps devient ici un moyen d’affirmation ; un ancrage de la dégénéres­cence, de la mal­adie dans le temps, et per­met au cinéaste d’en faire un out­il dra­maturgique à part entière. Féminin et Rock-Glam avec Ray­on (Jared Leto) ou fon­cière­ment nég­ligé comme avec Ron, le corps tran­scende sa pro­pre expres­siv­ité et se donne à voir comme une modal­ité d’être face à la fatal­ité. Que ce soit dans le cer­cle famil­ial de C.R.A.Z.Y., dans celui de la roy­auté avec Vic­to­ria ou celui, plus élar­gi, d’un Café de Flo­re qui entre­croise les tra­jec­toires per­son­nelles, Jean-Marc Val­lée trans­forme le corps physique en un reflet désen­chan­té du corps social et du corps idéologique. Et insuf­fle à l’acte de résis­ter sa fonc­tion créa­trice.