En 2005, Fen­ton Bai­ley et Randy Bar­ba­to reve­naient avec Inside Deep Throat sur Gorge pro­fonde, cer­taine­ment l’un des films les plus renta­bles de l’his­toire du ciné­ma[1]. C’est aujour­d’hui avec un cast­ing en béton que Rop Epstein et Jef­frey Fried­man (déjà au chevet d’Allen Gins­berg en 2010 avec Howl) s’in­téressent à l’ac­trice prin­ci­pale du film : Lin­da Lovelace. Et, en dehors de pos­es sim­plistes et réac­tion­naires, on a peine à voir ce que les cinéastes veu­lent faire de leur sujet.

Période bleue

Au moment où sort Gorge pro­fonde, en 1972, l’Amérique est en pleine révo­lu­tion sex­uelle et le classe­ment X n’ex­iste pas encore : c’est l’oc­ca­sion pour l’in­dus­trie des blue movies de livr­er cer­taines de ses œuvres les plus ambitieuses, telles que l’onirique Der­rière la porte verte, ou The Defi­ance. Gorge pro­fonde est une comédie potache, sans com­mune mesure avec ces deux films, avec un scé­nario pré­texte – une jeune femme qui se croit frigide décou­vre qu’elle a le cli­toris au fond de la gorge – et quelques vagues ambi­tions formelles.

Le suc­cès sur­prise du film vient cer­taine­ment des per­for­mances de son inter­prète en matière de fel­la­tion – grâce à une tech­nique que Lin­da Lovelace elle-même pré­tendait « inspirée de celle des avaleurs de sabre ». Débu­tant la vague du « porno chic », Gorge pro­fonde dédouane les blue movies auprès de la bour­geoisie et Lin­da Lovelace devient une icône de son époque.

Derrière Gorge profonde

Plusieurs voix réson­nent en off, posant des ques­tions qui posent tout de suite le ton : Lin­da Lovelace n’est qu’une image, qui dis­simule une grande part d’om­bre. Le film dévie rel­a­tive­ment vite d’une pro­gres­sion chronologique, pour s’at­tach­er à soulign­er com­bi­en ce qui a été vu de la vie de la jeune femme est dif­férent de ce qui s’est réelle­ment passé. Usant, sans abuser, des effets de répéti­tion avec un change­ment de point de vue, le duo de réal­isa­teur déroule tran­quille­ment une his­toire sor­dide, avec un but qui se fait jour au fur et à mesure : pos­er Lin­da Lovelace comme un sym­bole des vic­times de vio­lence domes­tique, en racon­tant sa vie avec son mari, Chuck Traynor.

Les meilleures intentions

Ce que racon­te le film est, en effet, par­faite­ment épou­vantable, et l’on pour­rait louer le tra­vail des réal­isa­teurs, qui se gar­dent de don­ner dans le pathos, préférant une recon­sti­tu­tion par­tiale mais cohérente d’an­nées 1970 aux sons et aux images proches de la blax­ploita­tion. Pour­tant, quelque chose gêne : aus­si longtemps que Gorge pro­fonde, son tour­nage et sa car­rière sont au cen­tre de l’in­trigue, le film détourne le regard, sem­blant vouloir faire preuve de dig­nité et de pudeur – deux qual­ités qui sem­blent, de l’avis des réal­isa­teurs, man­quer cru­elle­ment à leurs pro­tag­o­nistes mas­culins. Mais ce sont quelques mots pronon­cés par Lin­da Lovelace elle-même, alors qu’elle présente son livre, qui vont résumer la posi­tion du film : « lorsque je me suis mar­iée avec Chuck, il m’a for­cée à des pra­tiques sex­uelles que je ne con­nais­sais pas, dont je n’avais même pas idée ».

Ain­si, la pudeur du film va jusqu’à ne pas même citer la fameuse fel­la­tion – cer­taine­ment évo­quée par Lin­da Lovelace. Plutôt que de pudeur, on par­lera alors de prud­erie. Lovelace sem­ble donc vouloir se faire l’av­o­cat d’une sex­u­al­ité bridée, con­ser­va­trice – dis­ons même repro­duc­trice. La libéra­tion sex­uelle et l’é­man­ci­pa­tion des années 1970 seraient aus­si coupables que Chuck Traynor des abus dont Lin­da Lovelace a été vic­time. Ter­ri­ble­ment hyp­ocrite, le film cap­i­talise large­ment, et au fil de longues scènes sug­ges­tives, sur l’au­ra – si peu, finale­ment – sul­fureuse de son per­son­nage sans jamais l’as­sumer. C’est faire bien peu jus­tice à cette mal­heureuse Lin­da Bore­man.

Notes

Notes
↑1 Tourné pour un bud­get de 50.000 dol­lars, dont la moitié con­sacré à la musique, il a rap­porté entre 50 (chiffre offi­ciel) et 60 mil­lions de dol­lar.