La Jalousie

La Jalousie

de Philippe Garrel

  • La Jalousie
  • France2013
  • Réalisation : Philippe Garrel
  • Scénario : Philippe Garrel, Caroline Deruas, Arlette Langmann, Marc Cholodenko
  • Image : WIlly Kurant
  • Son : Guillaume Sciama
  • Montage : Yann Dedet
  • Musique : Jean-Louis Aubert
  • Producteur(s) : Saïd Ben Saïd
  • Production : SBS Productions
  • Interprétation : Louis Garrel (Louis), Anna Mouglalis (Claudia), Rebecca Convenant (Clotilde), Olga Mishtein (Charlotte), Esther Garrel (Esther), Arthur Igual (l'ami de Louis), Jérôme Huguet (Antoine)...
  • Distributeur : Capricci
  • Date de sortie : 4 décembre 2013
  • Durée : 1h17

La Jalousie

de Philippe Garrel

Un sentiment fort, et discret


Un sentiment fort, et discret

Pour jus­ti­fi­er le choix du titre de son dernier film, Gar­rel explique l’avoir lais­sé tout le temps de l’écriture du scé­nario sur sa table de chevet. Le titre a tenu, mal­gré les risques de redite[ref]On songe au roman homonyme de Robbe-Grillet.[/ref] : peut être parce que la jalousie per­siste à inspir­er les artistes, les réal­isa­teurs, les écrivains (et les trois dans Gar­rel), peut-être aus­si en rai­son de l’étonnante richesse de ce sen­ti­ment, der­rière la grandil­o­quence et les éclats pas­sion­nels. De cette jalousie qu’il traite en mode mineur, le cinéaste tire, trois ans après Un été brûlant, un opus sub­til et intime.

Les amours désaccordés

La Jalousie sem­ble ne pas réelle­ment débuter, ni se clore, mais plutôt cueil­lir l’évolution d’un sen­ti­ment, tout en se logeant dans le rythme de l’existence, partagé entre le bal­ance­ment du quo­ti­di­en et les change­ments soudains qui le tra­versent. Porter l’œil sur la vie à tra­vers la ser­rure, saisir son intim­ité avec dis­cré­tion, voilà ce qui unit le regard ini­tial de Char­lotte et celui de Gar­rel, que celle-ci incar­ne. Le film sem­ble alors jouer sur la cir­cu­la­tion et les muta­tions de cou­ples ou trios de per­son­nages, à par­tir du noy­au for­mé par Clau­dia, Louis, sa fille et sa sœur. On perçoit la suc­ces­sion des dif­férentes facettes du quo­ti­di­en: ami­tiés, théâtre, ren­con­tres. Néan­moins, le pas­sage du temps ne scan­de pas les moments d’une chronolo­gie, mais plutôt une série d’états. À cet égard, il est bon de rap­pel­er que con­cer­nant sa col­lab­o­ra­tion musi­cale avec Jean-Louis Aubert, Gar­rel expli­quait avoir d’abord été con­tac­té par ce dernier pour tourn­er un clip. Pro­jet n’ayant pas abouti, mais qui trou­ve un sur­prenant écho au sein du film, lequel nous ramène à cette forme par la sim­plic­ité des moments mis à jour, par son usage intense de la musique, par cet écoule­ment du temps et de la vie qu’il tente de représen­ter.

En somme, le temps de La Jalousie est à la fois celui de l’habitude, dont la force d’inertie sub­merge les évène­ments, bal­ayant la pré­ten­tion illu­soire qui con­sis­terait à vouloir lire le réel avec la clarté d’une nar­ra­tion, et celui de l’instant, les déci­sions, les sen­ti­ments et leurs enjeux devenant d’autant plus déter­mi­nants qu’ils s’inscrivent sur un fond opaque, dif­fi­cile­ment déchiffrable. On garde en mémoire une suite d’images, frap­pantes de plas­tic­ité. Le retour au noir et blanc 35mm, après Un été brûlant, prend tout son sens dans une œuvre cen­trée sur l’intime et la prox­im­ité des corps, que Gar­rel unit par le dia­logue, l’étreinte, ain­si que par l’attention toute par­ti­c­ulière qu’il porte aux intérieurs. Sans s’attarder com­plaisam­ment sur la beauté de l’image, le geste du film est rapi­de et sobre, apte à saisir l’intensité d’une pose, le grain de la pierre, l’expressivité d’un vis­age, et de les restituer dans le même temps à cet ensem­ble plus vaste d’où ils émer­gent. C’est sur ce rythme que vien­nent s’inscrire des éclats de poésie: les déam­bu­la­tions dans le parc, le bon­net de Clau­dia que Char­lotte enfile, Louis et sa com­pagne posés con­tre un mur recou­vert de lierre sec, ou encore le geste d’une grande ten­dresse avec lequel Clau­dia lave les pieds du vieil acteur.

Un roman familial

Cette sen­sa­tion que la minute compte davan­tage que l’histoire naît aus­si de la struc­ture du film même, qui fait s’entrecroiser deux tem­po­ral­ités dis­tinctes. Celle de Louis, pleine­ment con­tem­po­raine. Mais aus­si celle de Philippe, puisque le réc­it est explicite­ment auto­bi­ographique, et se veut la trans­po­si­tion d’une his­toire d’amour vécue par le père du cinéaste. Philippe devient la petite Char­lotte, Louis, son père. L’intimité naturelle entraînée par la col­lab­o­ra­tion avec sa pro­pre famille s’enrichit alors d’une nou­velle teinte, et ce pré­cisé­ment parce que le spec­ta­teur, totale­ment ignare de ce pro­jet sans l’aide de la note du réal­isa­teur, ne peut mesur­er la part d’implicite et de réelle intim­ité con­tenue dans la pel­licule, mais seule­ment la pressen­tir.

La Jalousie naît en out­re du col­lage de qua­tre écri­t­ures: celles de Car­o­line Deruas, Arlette Lang­mann, Marc Cholo­denko et enfin Gar­rel lui-même. Le lien est donc d’ordre filmique en pre­mier lieu : de l’hétérogénéité inévitable d’une telle démarche, le cinéaste tire un pen­chant pour cette fac­ulté de cristalli­sa­tion pro­pre aux images. Surtout, la mise en film d’un scé­nario écrit à qua­tre mains vient brouiller les cartes de l’autobiographie, qui cesse d’être là où l’attend. Seule con­stante, la perte du père, et le besoin de fig­ures mas­cu­lines de références, comme en témoigne l’apparition furtive d’acteurs-mentors. La pater­nité émerge alors par son absence, à tra­vers les échanges entre Louis et sa sœur sur le père que celle-ci n’a pas con­nu, et plus encore, à tra­vers ceux du pro­tag­o­niste avec sa fille. Ce ver­tig­ineux échange de rôles per­met à Gar­rel (père de l’intrigue) de se déguis­er pour retrou­ver un bref instant la lib­erté de l’enfance, en instil­lant dans son regard la même part de curiosité espiè­gle et d’affection pro­fonde que Char­lotte. Au cen­tre et à l’écart en même temps, celle-ci grandit, entre une mère prostrée (dont le por­trait n’est pas exempt d’une cer­taine sévérité tant son impuis­sance est cri­ante, allant même jusqu’à frein­er l’attachement du spec­ta­teur) et un père à la fois aimant et insai­siss­able. Un père qui lui fait décou­vrir la jalousie, sa jalousie, cette jalousie qui sem­ble struc­tur­er inévitable­ment les rap­ports affec­tifs.

Des jalousies

Le sen­ti­ment dont le cinéaste nous par­le est rad­i­cale­ment éloigné de toute jalousie pas­sion­nelle, extrême, cette jalousie des per­son­nages de fic­tion qui prend racine chez Louis, un peu trop acteur, auquel le vieil homme explique à juste titre qu’il com­prend mieux ses rôles au théâtre que les êtres qu’il côtoie dans la vie. Or, c’est pré­cisé­ment la jalousie réelle, dis­crète, quo­ti­di­enne qui occupe l’attention de Gar­rel, lequel parvient à en mon­tr­er les dif­férentes facettes, plus ou moins bénignes ou blessantes, et surtout la for­mi­da­ble capac­ité d’infiltration : car jaloux, nous le sommes tout le temps. Cette douleur que tour à tour s’infligent ou se voient infliger les dif­férents per­son­nages (qu’il s’agisse de Louis ou de Char­lotte envers Mathilde, du père avec la fille, de Clau­dia avec sa moitié) devient par­tie prenante d’un mécan­isme inévitable de crois­sance et de trans­for­ma­tion. A cet égard, la jalousie de Char­lotte est à la fois la plus touchante et la plus révéla­trice, dans la mesure où elle des­sine, dans l’incertitude de ses pro­pres sen­ti­ments, les con­fins entre l’amour fil­ial, l’amour éro­tique, et la rela­tion aux dis­parus: ain­si de l’émouvant pas­sage où elle affirme devant Clau­dia que la per­son­ne que Louis aime le plus au monde est son pro­pre père, décédé. La jalousie devient alors le vecteur priv­ilégié et immé­di­at de la rela­tion au tiers, et plus pré­cisé­ment au tiers absent, tout en con­sti­tu­ant le moteur des véri­ta­bles trans­for­ma­tions de l’amour, explo­sives, bru­tales, emportée. De quoi affirmer que si Gar­rel a su garder les anges, il n’a pas per­du la poudre.

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