Troisième long métrage de Lucía Puen­zo après le très beau XXY (2007), Le Médecin de famille retrace un épisode étrange dans la vie d’une famille argen­tine, qui partagea pen­dant plusieurs mois le quo­ti­di­en de Josef Men­gele sans le savoir. Loin de la sim­ple fic­tion his­torique, ce film d’atmosphère cherche à dévelop­per un malaise latent, mais ses inten­tions con­fus­es et un sus­pense inutile le con­damnent à demeur­er sur un mode mineur.

À la recherche d’une forme de sim­plic­ité pour trans­pos­er une his­toire vraie, Lucía Puen­zo tra­vaille une cer­taine finesse dra­ma­tique. Mais son scé­nario hésite dans la con­struc­tion de son sujet, entre l’exploration de faits his­toriques peu évo­qués au ciné­ma (la présence de réfugiés nazis dans l’Argentine des années 1960) et une réflex­ion sur le regard et le rap­port au corps dans un cadre famil­ial. Ain­si, en Patag­o­nie, Eva et Enzo héri­tent d’une pen­sion de famille, dont le pre­mier occu­pant est un médecin alle­mand, le Dr Hec­tor Gre­gor. Leur fille aînée, Lilith, douze ans, est bien trop petite pour son âge et se trou­ve vite con­fron­tée à la dureté du regard des autres dans une école où l’enseignement en alle­mand prône la per­fec­tion physique comme l’exigence intel­lectuelle. Le traite­ment aux hor­mones de crois­sance, pro­posé par le nou­veau médecin de famille, fait rêver l’adolescente, mais attire la sus­pi­cion de son père, dont l’attention est pour­tant détournée par la grossesse gémel­laire de son épouse. Ain­si Le Médecin de famille dresse un por­trait de famille où se pour­suit la réflex­ion entamée avec XXY sur les mys­tères de la géné­tique, le boule­verse­ment de la nais­sance, la com­plex­ité des liens famil­i­aux.

Ce pre­mier film explo­rait les tour­ments iden­ti­taires d’une ado­les­cente her­maph­ro­dite con­fron­tée pour la pre­mière fois à l’amour. Le Médecin de famille s’intéresse à nou­veau aux affres d’une ado­les­cence con­trar­iée et à la per­tur­ba­tion d’un corps atyp­ique, une per­tur­ba­tion touchant autant celle qui habite cette enveloppe « anor­male » que ceux qui la regar­dent sans la com­pren­dre. Ain­si le par­cours clan­des­tin de l’étrange médecin vient ren­con­tr­er les erre­ments de la frag­ile et curieuse Lilith, qui préoc­cu­pent en pre­mier lieu la réal­i­sa­tion. Toute la ten­sion du film se niche dans la fas­ci­na­tion de Lilith, la petite fille de la cam­pagne, pour le démi­urgique Hec­tor Gre­gor, l’être aux manières civil­isées et au savoir ency­clopédique, avec lequel elle développe une rela­tion priv­ilégiée, entre admi­ra­tion et crainte. La mise en scène prend un soin par­ti­c­uli­er à explor­er les émo­tions fines d’une famille dont l’unité se craque­lle lente­ment, comme infestée par la présence de ce médecin trop atten­tion­né. Mais la réelle hor­reur, masquée par ses traits avenants, demeure de l’ordre de la sug­ges­tion. Quelques plans sur des archives gri­bouil­lées et des cro­quis anatomiques, puis la démon­stra­tion d’une fab­rique de poupées à la per­fec­tion sys­té­ma­tisée sug­gèrent la présence insi­dieuse d’une activ­ité nazie dans ces ter­res reculées de Patag­o­nie, quand l’identité véri­ta­ble d’Hector Gre­gor est tue jusqu’au car­ton final.

Le Médecin de famille flirte davan­tage avec le fan­tas­tique que le film his­torique, dans des décors oppres­sants servis par une pho­togra­phie envoû­tante. Mais, le dan­ger demeure tou­jours arti­fi­ciel et les rebondisse­ments finis­sent par s’essouffler d’eux-mêmes dans ce film à la beauté lisse, où un mon­stre des temps mod­ernes tra­verse la vie de cette famille comme il tra­verse le cadre, sans éclat.