Attraction

Pre­mier long métrage réal­isé par Anne Weil comme par Philippe Kot­lars­ki (deux mon­teurs), Les Inter­dits est un drame amoureux sur fond d’his­toire récente. L’il­lus­tra­tion his­torique est sans doute un poil trop chargée (académisme du grain et des fil­tres imi­tant les pho­tos d’époque), mais pas assez pour que cet aspect soit plus pesant que la ques­tion du désir, véri­ta­ble intérêt du film. 1979 : Jérôme et Car­ole, deux cousins, se font pass­er pour des fiancés pour entr­er en URSS et porter des mes­sages de l’ex­térieur à des refuzniks, des juifs à qui le visa de sor­tie du pays a été refusé. La clan­des­tinité est bien sûr un incon­vénient, mais moin­dre que le fait que Jérôme en pince sévère­ment pour Car­ole (c’est même la seule rai­son de sa par­tic­i­pa­tion à cette mis­sion), et que celle-ci finit par réalis­er que son intim­ité avec son cousin est plus proche qu’elle n’o­sait se l’avouer. Lui est scep­tique, au bord du cynisme, con­scient de son désir qu’il con­tient tant bien que mal, au risque de la rup­ture ; elle se jette à corps per­du dans sa mis­sion, ce qui lui masque son atti­rance pour Jérôme, masque qui s’estompe peu à peu. Un habile effet de miroir se crée : sur le plan du réc­it, la recon­sti­tu­tion his­torique et les allu­sions à la judéité ser­vent de toile de fond didac­tique et un peu sèche au drame amoureux ; et chez les per­son­nages mêmes, les nobles objec­tifs opposés à l’op­pres­sion s’avèrent une dis­trac­tion à la réal­ité d’une atti­rance que les con­ven­tions acceptent mal.

Distraction

Le film tire moins son sel de la vio­lence du désir (mal­gré la fièvre mise en scène dans les scènes de sexe) que de celle des réac­tions de ceux qui y sont sujets. Car le plus dan­gereux adver­saire des deux amants reste eux-mêmes, dans leur refus de se laiss­er porter par leurs sen­ti­ments, au point de leur trou­ver à tout prix des dis­trac­tions, dans d’autres intérêts amoureux, dans leur mis­sion de trans­mis­sion entre refuzniks et juifs d’Is­raël. S’éviter pour mieux se retrou­ver ? Pas évi­dent, le film sug­gérant qu’à force de con­trari­er leurs incli­na­tions, ils ont fini par fauss­er leurs rap­ports. Leurs dernières étreintes, avec ces dia­logues si bruyam­ment expres­sifs (“dis-moi que tu m’aimes”, etc.), son­nent si faux par rap­port aux précé­dentes qu’on sent bien que le cœur n’y est plus tout à fait, que le désir même a fini par s’é­mouss­er pour vouloir se réaf­firmer ain­si, érodé par les com­pli­ca­tions humaines, autorisant la trahi­son qu’on appren­dra peu après. C’est un drame amoureux aux forts accents de vérité peu flat­teuse que Les Inter­dits racon­te là, entre les lignes de son évo­ca­tion his­torique bien troussée mais plus académique. On regret­tera néan­moins qu’il se soit cher­ché une con­clu­sion (“dix ans après”) tirant sur la longueur et la demi-teinte, comme si, en cher­chant à apais­er l’amer­tume des scènes précé­dentes, les réal­isa­teurs hési­taient sur la porte de sor­tie à ouvrir, et préféraient laiss­er un flot­te­ment se créer le temps que les déci­sions se pren­nent. Cela crée un con­traste pas for­cé­ment bien­venu avec l’aspect direct des choix faits jusqu’i­ci par ces per­son­nages tour­men­tés.