« Ce n’est peut-être pas un très bon film, mais c’est com­ment il a été fait qui compte. » Ain­si par­le Robert Coudray, réal­isa­teur de J’de­mande pas la lune, juste quelques étoiles… , lors de la présen­ta­tion unique de son film à Paris. Avouons que ce n’est pas très habituel – ni très engageant. Et pour­tant, ce pro­jet de longue haleine (40 ans de ges­ta­tion) au bud­get dérisoire (50.000€ tout com­pris) pos­sède un souf­fle auquel la mod­estie de son auteur ne rend pas jus­tice. Ama­teur ? Certes. Can­dide ? Pourquoi pas, mais en apparence seule­ment. Avant toute chose ; J’de­mande pas la lune, juste quelques étoiles…, c’est du vrai ciné­ma.

Fred est un homme au par­cours cabossé, SDF en région parisi­enne. Il décide un jour de saisir, comme une dernière chance, la dernière par­celle qui lui reste de sa vie d’a­vant : un ter­rain et une mai­son légués par feu son grand-père, en Bre­tagne. Sur place, tout est à refaire – ça tombe bien, Fred en prof­it­erait volon­tiers pour se rebâtir en pas­sant par la même occa­sion. Habile et per­sévérant, il se con­stru­it une petite prin­ci­pauté à lui. Mais le réel ne perd pas de temps, et revient vite men­ac­er le rêve…

« Je ferai du ciné­ma quand j’au­rais quelque chose à dire » : voilà ce que, selon ses pro­pres ter­mes, le jeune Robert Coudray se dit au sor­tir de ses études de ciné­ma. Il lui aura fal­lu près de quar­ante ans pour trou­ver « quelque chose à dire » – et pour réu­nir les con­di­tions matérielles lui per­me­t­tant de faire J’de­mande pas la lune… en totale indépen­dance. Le tour­nage en lui-même est une aven­ture : il implique un cast­ing presque exclu­sive­ment ama­teur, et un bud­get qui tire le Dia­ble par la queue.

Que ce soit par mesure d’é­conomie ou par une volon­té styl­is­tique affir­mée, Robert Coudray, artiste mul­ti­ple et brut, qui se définit comme un « sculp­teur de mou­ve­ment », donne une belle part à ses créa­tions, sculp­tures effec­tive­ment mou­vantes, fasci­nantes, ingénieuses et poé­tiques, dont la beauté et l’o­rig­i­nal­ité pénètrent tout le film. Le réal­isa­teur fait des allers-retours entre le monde du rêve, de la mai­son-sculp­ture, et le monde réel. Il croque quelques por­traits, s’au­torise quelques moments opti­mistes – le retour de la fille per­due – qui, pour­tant, ne s’éternisent pas. Rien ne se clôt.

Le rêve, qui importe beau­coup à Robert Coudray, est égale­ment celui d’une autre vie pos­si­ble, à la marge, d’une autre dynamique sociale, sol­idaire, et qui a l’a­van­tage de ne pas tomber dans l’angélisme. Le réal­isa­teur sem­ble con­scient que le rêve n’a que peu de chances face au réel, que céder aux ten­ta­tions nar­ra­tives du hap­py-end à la fois décrédi­bilis­erait et désamorcerait son dis­cours. C’est donc avec beau­coup d’é­mo­tions qu’on assiste à la dis­so­lu­tion du songe, à l’im­puis­sance du ciné­ma à nous dire que l’idéal tri­om­phe.

Impuis­sance momen­tanée car, à l’in­star de son per­son­nage cen­tral, Robert Coudray ne s’en laisse pas con­ter, et repart sur la voie d’une nou­velle utopie de saltim­banque can­dide. Pour repren­dre les mots avec lesquels il présen­ta son film, peut-être l’aven­ture humaine vaut-elle mieux que le film lui-même. Que pou­vons-nous en savoir ? Pour nous, sim­ples spec­ta­teurs, Robert Coudray est un réal­isa­teur libre et sen­si­ble qui, défini­tive­ment, a « quelque chose à dire ». Et c’est la moin­dre des choses que de l’é­couter.