Le chant comme exu­toire à la douleur : cette idée reçue, Celui que nous lais­serons (que l’on doit à l’équipe qui œuvra sur Tra­bal­har Cansa, dans une dif­férente répar­ti­tion des postes) l’ap­plique avec un sys­té­ma­tisme embar­ras­sant. La démon­stra­tion appelle dans le film à la suc­ces­sion de trois his­toires, sans autre rap­port entre eux que le thème — la perte d’un enfant — et la con­clu­sion par un chant endo­lori de la fig­ure mater­nelle (mère ou grand-mère). Dans le pre­mier seg­ment, un ado­les­cent bien sous tout rap­port, mais vis­i­ble­ment han­té par quelque chose, finit par se sui­cider alors qu’on est sur le point de révéler son secret le plus inavouable. Dans le deux­ième, l’en­fant, un nour­ris­son, est déjà per­du, suite à un défaut d’i­nat­ten­tion du père que des cir­con­stances dif­férentes auraient pu éviter. Dans le dernier, enfin, ce sont les retrou­vailles avec un fils dis­paru plusieurs années aupar­a­vant et élevé dans une famille d’adop­tion.

Mal­gré ses vari­a­tions savantes sur le même thème d’un réc­it à l’autre, le film existe moins par son traite­ment de cette perte que par le dis­posi­tif, immuable, qu’il fait repos­er sur celle-ci. À chaque seg­ment, la mise en scène joue la fix­ité, l’at­ten­tion aux moments de stag­na­tion, l’at­tente des signes d’é­mo­tion ; puis dans les dernières min­utes, la voix de la femme s’élève pour chanter sa blessure, son incom­préhen­sion, son manque. On devine que la chaleur des chan­sons est cen­sée arriv­er en con­tre­point de la retenue un peu froide des images qui les précè­dent. Malaise : ce con­tre­point, on n’y croit pas vrai­ment, pas plus qu’on n’est récep­tif à cette chaleur ni à l’é­mo­tion de ces drames que le dis­posi­tif, au lieu de laiss­er s’ex­primer, corsète. En vérité, l’ex­er­ci­ce de la chan­son dans le film ne se jus­ti­fie jamais que comme un pur gad­get, en pre­mier lieu par le choix dis­cutable de paroles prosaïques au pos­si­ble (“Peut-être que si tu avais pris une autre route et passé le dos d’âne, tu aurais eu le réflexe de regarder dans ton rétro…”, ce genre de con­sid­éra­tion), comme s’il fal­lait faire chanter de force la réal­ité la plus terre-à-terre[1]. Il y a aus­si cette façon de met­tre le monde en arrêt (les pas­sants, les sons ambiants) pen­dant les chants, comme si celui-ci devait sus­pendre sa vie pour écouter le spec­ta­cle, autre gim­mick qui accrédite encore qu’on est moins dans le tra­vail con­cerné par sa matière émo­tion­nelle que dans la pose rigide.

Notes

Notes
↑1 Sou­venir trau­ma­ti­sant de la lec­ture des Poésies de Michel Houelle­becq, qui arbo­raient une pré­ten­tion styl­is­tique sem­blable pour un résul­tat encore moins sup­port­able.