Après la comédie dra­ma­tique Marock, Laïla Mar­rakchi rep­longe dans les couliss­es de la classe supérieure maro­caine. Dans un mélo­drame où les rires se mêlent aux larmes, elle met en scène les règle­ments de comptes d’une famille en deuil. Servi par des inter­prètes con­va­in­cants, Rock the Cas­bah demeure un gen­til film cousu de fil blanc.

À Tanger, Omar Sharif, tout vêtu de blanc, joue les con­teurs dans le jardin d’une grande vil­la. Il nous explique com­ment les pro­jec­tions maro­caines étaient autre­fois précédées de l’intervention d’un bon­i­menteur chargé de prévenir les spec­ta­teurs sur les rebondisse­ments de l’histoire. Ouvrir le film sur un Sharif nar­ra­teur, c’est con­vo­quer toute une mémoire ciné­matographique cen­sée auréol­er le film. Mais Rock the Cas­bah s’avère moins sur­prenant que cette ouver­ture voudrait nous le faire croire. Sharif nous invite donc à entr­er dans cette mai­son où il est mort le jour même, pour nous faire décou­vrir une famille fan­tasque mais sem­blable à tant d’autres. À la mort du patri­arche, Sofia (Mor­jana Alaoui) arrive des États-Unis après de longues années d’absence. Actrice can­ton­née aux rôles de ter­ror­istes dans des films d’actions améri­cains, elle retrou­ve non sans heurt ses sœurs : Miri­am (Nadine Laba­ki), femme super­fi­cielle en quête d’attention, et Ken­za (Lub­na Aza­bal), enseignante respectueuse des tra­di­tions. Le trio se ren­voie à ses con­tra­dic­tions, cha­cune décri­ant les choix de vie de l’autre dans une incom­préhen­sion réciproque et une douleur mutuelle. Le regard de Sofia, plus extérieure au cocon famil­ial, organ­ise une nar­ra­tion organ­isée autour de la grande demeure famil­iale, beau tableau au ver­nis craque­lé par les sou­venirs hon­teux et les secrets dif­fi­ciles à garder. Bref, un foy­er ordi­naire…

Comme tant d’autres films en ce moment, Rock the Cas­bah est conçu selon une struc­ture chapitrée : trois jours de deuil tra­di­tion­nel, trois actes dans le scé­nario, trois bulles pour déchaîn­er les pas­sions. On assiste ici à la recon­fig­u­ra­tion d’un mod­èle nar­ratif bal­isé et d’un style visuel policé, proche de la dram­e­dy hol­ly­woo­d­i­enne actuelle. Le drame réel du film se joue dans le rap­port aux tra­di­tions pour cette famille aisée. Les enjeux cul­turels font donc la petite dif­férence et creusent un peu (un peu seule­ment) l’identité du film. Ain­si, Rock the Cas­bah déploie à la volée toutes les ques­tions pos­si­bles sur la féminité dans le Maroc d’aujourd’hui. Les ten­sions sont nom­breuses : respon­s­abil­ité morale de la femme dans le cou­ple, dou­ble oblig­a­tion sociale du rôle de mère et d’épouse (l’Américaine est décriée pour sa dis­tance avec son époux et la mécon­nais­sance de la langue arabe par son fils), impor­tance de l’apparence fémi­nine (une des sœurs pra­tique la chirurgie esthé­tique de façon com­pul­sive, une autre se voit reprocher son manque de soin ves­ti­men­taire), fidél­ité aux orig­ines (le mariage avec un étranger demeure une trahi­son)… L’argent ne tran­scende pas les con­traintes cul­turelles, les inter­dits religieux, le poids des valeurs famil­iales pour ces femmes libérées en apparence seule­ment. L’idée est belle, mais sa fig­u­ra­tion se joue sur un cat­a­logue de clichés. On mul­ti­plie les sit­u­a­tions-types comme on enfil­erait des per­les.

De plus, les ficelles du réc­it sont con­nues d’avance, mal­gré cer­taines séquences bien pêchues (comme les règle­ments de comptes entre sœurs lors des scènes de repas). Laïla Mar­rakchi manie très bien l’art de la punch line mais le film se perd par­fois en paroles au lieu de faire con­fi­ance à ses inter­prètes dans les moments sen­si­bles. Les per­son­nages les plus émou­vants sont d’ailleurs les moins loquaces : la maîtresse de mai­son (Hiam Abbass) et sa domes­tique (Raouia), deux mères unies par une étrange rela­tion d’amour et de haine qui laisse très vite enten­dre com­ment leur des­tin a été lié par le défunt. Rock the Cas­bah se laisse donc regarder avec une cer­taine affec­tion et ne s’interdit pas de nous faire rire avec sa galerie de por­traits féminins plutôt attachants. Mais ce film plein de bon cœur demeure bien trop lisse pour ne pas lass­er.