Pen­dant plusieurs mois, le doc­u­men­tariste Xavier de Lauzanne a suivi une classe spé­cial­isée pour les ado­les­cents fraîche­ment débar­qués du Maghreb ou d’Afrique noire. À l’é­cole ou en-dehors, cha­cun exprime ses craintes, doutes, man­ques mais aus­si ses espoirs. Généreuse, la caméra du réal­isa­teur donne une réso­nance par­ti­c­ulière à ces par­cours de vie tortueux, sans pathos ni angélisme.

Le film s’ou­vre sur le plan face caméra d’un ado­les­cent africain partagé entre l’in­tim­i­da­tion que provoque l’ob­jec­tif braqué sur lui et l’at­ten­tion qu’il doit fournir dans cette classe cen­sée lui don­ner les out­ils pour mieux s’in­té­gr­er dans la société française. En quelques sec­on­des seule­ment, Xavier de Lauzanne édicte les règles dis­crètes d’un dis­posi­tif filmique qui ten­tera de capter les détails sig­nifi­ants en marge de la grande his­toire. Ces quelques jeunes qu’il va suiv­re pen­dant de nom­breux mois, tous échap­pés d’un pays où leur avenir était mis en dan­ger, ont lais­sé der­rière eux une his­toire com­plexe, bous­culée par une guerre civile, la dis­pari­tion pré­maturée d’une famille. Mais loin de se com­plaire dans un cer­tain voyeurisme de la mis­ère, le réal­isa­teur s’in­téresse aux out­ils que chaque ado­les­cent emploie pour s’ap­pro­prier la langue afin d’ex­primer à son entourage une dif­fi­culté d’être et ce, en dépit du déracin­e­ment qui bous­cule tous leurs repères. C’est cette cir­cu­la­tion de mots, sou­vent dits avec hési­ta­tion, par­fois avec mal­adresse, qui assure à ces Enfants valis­es une dynamique per­me­t­tant à chaque por­trait d’im­primer la pel­licule au-delà de la démarche anthro­pologique.

Pour­tant, l’ap­pren­tis­sage ne se fait pas sans que l’on ressente par­fois un malaise : au tra­vers des mots et des phras­es de cha­cun, on devine à quelques repris­es un dis­cours qui ne s’in­car­ne pas, comme lorsque l’un des ado­les­cents vante exces­sive­ment toute la grandeur de la France pour mieux assur­er son inté­gra­tion. On assiste aus­si à des exer­ci­ces au sym­bol­isme appuyé, notam­ment lorsque la classe entonne avec une con­vic­tion mod­érée une chan­son de John­ny Hal­ly­day pour appren­dre la con­cor­dance des temps dans une phrase con­di­tion­nelle. Les lim­ites du dis­posi­tif d’ac­cueil, le réal­isa­teur a l’in­tel­li­gence de les laiss­er exis­ter, sans jamais être insis­tant car sa con­vic­tion pro­fonde reste que l’ap­pren­tis­sage et la péd­a­gogie sont les socles de l’in­té­gra­tion. Mais le par­ti-pris est juste­ment de mon­tr­er que der­rière les objec­tifs se cachent des êtres humains, des migrants et des pro­fesseurs, essayant au mieux de s’adapter aux sit­u­a­tions qui leur sont don­nées. Sans angélisme, le film parvient à ren­dre compte de cer­tains flot­te­ments, de ces hési­ta­tions pro­pres à un choix d’avenir. Au tra­vers d’une for­ma­tion ou d’un stage, ces ado­les­cents passent un pacte avec eux-mêmes qui ne leur garan­tit pas pour autant d’avoir fait le bon choix.

Chaque por­trait que Xavier de Lauzanne pro­pose est une vraie ren­con­tre. Parce qu’il a conçu son film sans le moin­dre préjugé, le réal­isa­teur per­met à chaque ado­les­cent d’af­firmer une sin­gu­lar­ité aux préoc­cu­pa­tions bien dis­tinctes. Pour­tant, c’est à chaque fois la pudeur qui pré­domine : exprimer un sen­ti­ment trop intime est sou­vent asso­cié à un fou rire, évo­quer sa soli­tude ne trou­ve pas de meilleurs échos que dans cer­tains silences dis­crets. De la patience et de l’hu­mil­ité, le réal­isa­teur sait en faire preuve dans son écri­t­ure : cha­cun, au tra­vers de ses réac­tions ou déc­la­ra­tions, fait bouger les lignes du doc­u­men­taire. Il n’y a pas de prédéter­min­isme ni de volon­té de faire de ces ado­les­cents les porte-dra­peaux d’un groupe : le vol, la dis­per­sion, le décourage­ment sont des réal­ités qui par­courent le film sans prévenir, ramenant le quo­ti­di­en de cette classe aux aléas d’une con­di­tion pré­caire. Si Enfants valis­es donne par­fois le sen­ti­ment de par­tir dans plusieurs direc­tions, c’est que le film est nour­ri par une somme d’én­er­gies qui écarte toute unité. Mais c’est cette maîtrise de la diver­sité, qui ne fait jamais du film un cat­a­logue de ren­con­tres, qui rend compte de la com­plex­ité d’une sit­u­a­tion et de la néces­sité de don­ner aux nou­veaux arrivants les out­ils qui leur seront néces­saires pour être maîtres de leurs choix.