Passé le pro­logue promet­teur mon­trant un cadavre flairé par des chiens dans un ter­rain vague, comptez dix sec­on­des : c’est à peu près le temps qu’il faut au nou­veau film de Mar­co Risi (For­t­apàsc) pour per­dre toute crédi­bil­ité de manière irréversible. Cela com­prend : 1°) la présen­ta­tion d’un beau brun ténébreux jouant au privé des années 1940, affichant la moue dés­abusée de rigueur, craquant une allumette sur le rebord d’une table pour allumer sa cig­a­rette ; 2°) l’ap­pari­tion sub­séquente d’un ersatz de blonde fatale plus inspiré des pages de Point de vue que des beautés de film noir dont il pré­tend invo­quer l’icône ; 3°) l’év­i­dence que tout ceci n’a rien d’un pas­tiche, mais se prend très au sérieux. Cha Cha Cha pré­tend donc ressus­citer dans le cadre de l’I­tal­ie con­tem­po­raine le film noir à l’an­ci­enne, celui directe­ment tiré de la lit­téra­ture hard-boiled, avec tous les lieux com­muns asso­ciés. Notre privé est évidem­ment un brave type un peu minable mais intè­gre, en déli­catesse avec ses anciens col­lègues de la police, vivant dans son grand apparte­ment avec pour seule com­pag­nie son chien à trois pattes (comme si son statut de mou­ton à cinq pattes social n’é­tait pas suff­isam­ment clair sans cette métaphore). Et pour les beaux yeux de la plante blonde, qui se trou­ve être son ex-amante désor­mais mar­iée à un avo­cat véreux, il va per­sis­ter, mal­gré les vicis­si­tudes, à enquêter sur un acci­dent dou­teux pour décou­vrir un éche­veau mêlant traf­ic de drogue, chan­tage, magouilles immo­bil­ières et meurtres, le tout avec un doux fumet — dans l’air du temps — de cor­rup­tion à l’échelle de la société.

Cha Cha Cha déploie toute son énergie à courir après les orne­ments d’un genre ciné­matographique dont il voudrait se vêtir, mais qu’il est inca­pable d’habiter. Le fait qu’il tienne sur un ramas­sis de clichés n’est même pas le vrai prob­lème. Cette foire aux signes extérieurs d’hom­mage d’afi­ciona­do serait moins con­ster­nante si seule­ment les auteurs fai­saient mine d’y croire un peu, d’en mesur­er la per­ti­nence dans le con­texte où ils trans­posent ces codes, d’en pressen­tir le rap­port au réel (puisque même le film noir hol­ly­woo­d­i­en n’a jamais man­qué de se nour­rir de son actu­al­ité). Or si, comme nous l’avons dit plus haut, le film se prend très au sérieux, il ne prend rien de ce qu’il met en jeu au sérieux. Aus­si sèche­ment appliqués qu’un rire enreg­istré dans une sit­com, les clichés restent exclu­sive­ment ce qu’ils sont, des clichés si sat­is­faits d’eux-mêmes qu’ils ne cherchent ni ne trou­vent jamais — dans le scé­nario paresseux, la réal­i­sa­tion toute en plat­i­tude télévi­suelle et les acteurs pas franche­ment dirigés — la nuance qui pour­rait les ren­dre crédi­bles. Qu’il s’agisse de cet enquê­teur mar­gin­al, de son désen­chante­ment face au monde qu’il arpente ou de l’idéal­isme qu’il finit par lâch­er vers la fin, d’une cor­rup­tion où même les flics ripoux peu­vent accom­plir les bass­es besognes de l’É­tat, de la moin­dre trace d’é­mo­tion, rien de tout cela n’est voué à tra­vers­er l’écran pour touch­er les sens et l’e­sprit, pour con­va­in­cre que cette enfilade désar­tic­ulée d’élé­ments nar­rat­ifs racon­terait véri­ta­ble­ment quelque chose. Pour ne rien arranger, les auteurs n’ont vis­i­ble­ment même pas com­pris les codes du film noir qu’ils repro­duisent en mode automa­tique. Qu’on en juge par ce per­son­nage féminin cen­sé évo­quer la séduc­tion hol­ly­woo­d­i­enne de jadis, mais dont seule la plas­tique sem­ble avoir intéressé ceux qui l’ont écrit (ain­si que le man­nequin Eva Herzigová qui ne nous pro­pose qu’une pose glacée en guise d’in­ter­pré­ta­tion du rôle). Dépourvue de la moin­dre trace du trou­ble éro­tique que les aînées véhic­u­laient sans effort appar­ent, la femme n’est ici que pour occu­per l’e­space d’un glam­our sur­fait et fournir le pré­texte à une charge émo­tion­nelle con­v­enue, potiche d’un film tout en pos­tich­es qui n’a décidé­ment à ven­dre que le sou­venir du genre dont il invoque les mânes en pure perte. Déférence sans con­science n’est que ruine de l’âme.