Kas­par Hauser, le mys­térieux « orphe­lin de l’Europe », a inspiré quan­tité d’auteurs. Ver­laine a tiré un poème de l’histoire fasci­nante de ce per­son­nage, Peter Hand­ke en a fait une pièce de théâtre, Wern­er Her­zog lui a con­sacré un somptueux film en 1974, L’Énigme de Kas­par Hauser. Aujourd’hui, l’Italien Davide Man­uli porte cette énigme sur grand écran avec l’ambition d’en faire le man­i­feste d’un nou­veau genre : « le ciné­ma élec­tro »[1]. Le résul­tat est net­te­ment plus proche de l’électro que du ciné­ma…

En 1828, le jour de la Pen­tecôte, un ado­les­cent appa­raît sur la place de Nurem­berg, hagard, sale, à peine capa­ble de par­ler. Qui est ce mys­térieux garçon dont les traits nobles com­men­cent rapi­de­ment à ali­menter de folles rumeurs ? Pourquoi cet enfant presque sauvage est-il vic­time de deux ten­ta­tives d’assassinat, dont la sec­onde lui sera fatale ? Serait-il le prince héri­ti­er de la famille grand-ducale de Bâle ? De ce mythe, Wern­er Her­zog avait tiré un som­bre long-métrage baigné de roman­tisme, où l’éducation était syn­onyme de chute dans la cor­rup­tion. En nous faisant partager le regard hébété de son jeune héros, L’Énigme de Kas­par Hauser inter­ro­geait sub­tile­ment le non-sens du monde à tra­vers le lan­gage, le ridicule des règles sociales et leur con­di­tion­nement. Davide Man­uli est ama­teur de non-sens. Beket, son précé­dent long-métrage (2008, inédit en salles), s’inspirait du théâtre de l’absurde beck­et­tien. Pour sa Légende de Kas­par Hauser, cet ancien assis­tant d’Abel Fer­rara puise à nou­veau dans les thèmes de l’écrivain irlandais : tragédie de la nais­sance, ambiance de fin du monde, pes­simisme face à la con­di­tion humaine. Sur une île sans nom ni époque échoue le corps de Kas­par, prince héri­ti­er mys­térieuse­ment volatil­isé à l’enfance. Cette étrange appari­tion per­turbe la rou­tine insu­laire et tour­mente les quelques habi­tants qui se deman­dent s’il est un sou­verain, un sim­ple idiot ou un impos­teur. La Duchesse inquiète fait donc appel à son amant Push­er, deal­er et tueur à gages (Vin­cent Gal­lo), pen­dant que le jeune homme apprend la vie (devenir DJ) auprès du Shérif (égale­ment inter­prété par Vin­cent Gal­lo).

On ne saura pas si Kas­par est véri­ta­ble­ment le Prince dis­paru, mais on décou­vre rapi­de­ment qu’il y a bien un impos­teur dans ce film, et qu’il est à ses com­man­des. La Légende de Kas­par Hauser est une tam­bouille foutraque de tous les tics du ciné­ma d’auteur branché : util­i­sa­tion du noir et blanc (ça fait plus poé­tique, dix­it le réal­isa­teur…), longs plans répéti­tifs à l’implacable fix­ité, acteur rebelle au car­ré, bande-son écras­ante de Vital­ic, remixeur de Sexy Sushi ou Daft Punk. Ajou­tons un peu d’audace en con­fi­ant le rôle titre à une jeune DJ pun­kette per­formeuse torse nu (Sil­via Calderoni), une touche de sadisme gra­tu­it (la pénible scène du cha­ton), une jolie man­nequin en mini-short (Élisa Sed­naoui) et une Duchesse vague­ment tim­bur­toni­enne. On obtient un west­ern élec­tro SF intro­duit par le pas­sage de trois soucoupes volantes qui annon­cent un pro­jet trop souligné pour con­va­in­cre : La Légende de Kas­par Hauser se veut un OVNI, un étrange objet filmique, un trip. Si les thèmes sont beck­et­tiens, le traite­ment de l’absurde le con­fond avec le grand n’importe quoi. Or l’absurde est juste­ment ce qui déraisonne, se détache des normes, tan­dis que la recette indi­geste de Man­uli se con­forme béate­ment à toutes les con­ven­tions auteuristes arty, sans vel­léités con­va­in­cantes.

Le film esquisse pour­tant une ligne direc­trice promet­teuse autour du traite­ment des corps. Celui, inerte, de l’androgyne Kas­par, se voit peu à peu ramené à la vie par les pul­sa­tions élec­tron­iques qui entraî­nent ses acolytes dans sa choré­gra­phie libéra­trice (com­pren­dre bar­rée). Quand Her­zog aus­cul­tait l’incohérence du lan­gage, Man­uli prend acte, d’emblée, de sa propen­sion au non-sens, et trans­fère son épuise­ment sur le cor­porel. Mais les ges­tic­u­la­tions de ses fig­urines (on ne saurait par­ler de per­son­nages tant ils man­quent de pro­fondeur) finis­sent par lass­er, voire exas­pér­er, tant elles pren­nent le dessus sur le mai­gre réc­it. Le spec­ta­teur doit se con­tenter de regarder pen­dant de longues min­utes le cabotin Gal­lo et son élève sans genre s’amuser, demeu­rant exclu du trip, tel un ado timide qui ne serait pas assez in pour rejoin­dre les branchés sur le dance­floor de sa pre­mière boum. L’isolement est le sujet même de ce long-métrage qui ressem­ble davan­tage à un laborieux assem­blage de clips, mais aus­si, surtout, sa lim­ite. Tout isole dans cet univers insu­laire, (trop) évi­dente métaphore d’un monde con­tem­po­rain anx­iogène : l’île, les casques, les blocs d’espaces-temps butant les uns con­tre les autres sans flu­id­ité, l’impossibilité de com­mu­ni­quer. Le prêtre solil­oque sans audi­toire, le Shérif ne trans­met à son dis­ci­ple qu’un « Yeah » par­o­dique, la musique trop forte entrave tout échange ver­bal. Mais un film sur l’isolement doit-il exclure, aus­si, son spec­ta­teur ? Ce dernier fini­ra par taper du pied, aura peut-être envie d’aller danser, lui aus­si, de sor­tir de la salle de ciné­ma où ce film ne cesse de le ren­voy­er à sa posi­tion assise, frus­trante, cloué à son siège. Or un film qui donne envie de l’abandonner est for­cé­ment raté. Le « ciné­ma élec­tro » n’est qu’une légende mal con­tée…

Notes

Notes
↑1 Plus d’infos sur le pro­jet du film : http://www.kisskissbankbank.com/la-legende-de-kaspar-hauser-au-cinema.