L’air est con­nu. Un ex-chanteur n’ayant plus don­né de ses nou­velles depuis cinq ans revient à l’im­pro­viste auprès de son anci­enne bande de potes. Out­re sa fâcheuse ten­dance à pren­dre ses ais­es, il a les manières éva­sives du por­teur de blessures pro­fondes et hon­teuses ; les autres aus­si, du reste, et l’am­biance de s’alour­dir jusqu’à éclater dans un inci­dent qui les met­tra tous face à leurs respon­s­abil­ités et à la réal­ité de leur ami­tié. Inutile de se leur­rer : on est bien face à la ver­sion “copains” de ces drames famil­i­aux qu’on regarde en atten­dant la révéla­tion finale du secret qui plombe l’am­biance. Le secret de famille, dans le ciné­ma français, est l’équiv­a­lent du “sale petit secret” que dénonçait Gilles Deleuze à pro­pos de notre lit­téra­ture : un motif con­ven­tion­nel qui per­met au con­teur de jouer à peu de frais à celui qui tra­que­rait la part hon­teuse de ses con­tem­po­rains, qui les con­naî­trait mieux que per­son­ne. Les meilleurs films de Chabrol qui se risquaient à user d’un tel motif avaient l’in­tel­li­gence d’en faire un sim­ple “McGuf­fin” pour met­tre en marche des études de mœurs qui n’en étaient pas dépen­dantes.

Frédéric Cerul­li, cepen­dant, s’é­chine osten­si­ble­ment à entretenir l’at­tente des révéla­tions et du cli­max — il sem­ble même trépign­er d’im­pa­tience d’en arriv­er au fait, au vu du nom­bre de plans en flash-for­ward nous faisant miroi­ter la vio­lence et le débal­lage à venir. De telles incrus­ta­tions forcenées du futur dans le spec­ta­cle du présent, au lieu de faire mon­ter la ten­sion, ne font qu’ag­graver le sur­place entretenu par le réc­it de Cerul­li, inca­pable de faire exis­ter ses scènes a pri­ori peu pas­sion­nantes autrement que par l’emphase trop brouil­lonne et démon­stra­tive pour con­va­in­cre : sur-découpage de chaque scène comme s’il fal­lait à tout prix mul­ti­pli­er les points de vue, lour­deur de la drama­ti­sa­tion de la tem­pête sous les crânes de cha­cun (sum­mum : un per­son­nage court à per­dre haleine dans les bois en hurlant “Pourquoi ?”), rit­u­al­i­sa­tion poseuse du débal­lage (con­fes­sions vidéo)… Si on ajoute le jeu pour le moins iné­gal des comé­di­ens (à qui on ne donne certes pas grand-chose à se met­tre sous la dent) et une musique marchant dans les pas des tubes de salles des fêtes et évo­quant la recherche de sen­ti­ments per­dus, le résul­tat ressem­ble plus à un épisode de Mes amis, mes amours, mes emmerdes imi­tant la télé-réal­ité qu’à la plongée pré­ten­due dans un sac de nœuds de drames humains.

Pro­duit par la mod­este société Les Films à Fleur de Peau, en marge du cir­cuit tra­di­tion­nel de finance­ment du ciné­ma français où se mêlent SOFICA, CNC, aides régionales et intru­sion des chaînes de télévi­sion, Inavouables a tout de ce qu’on pour­rait appel­er chez nous un “film indépen­dant” : économie de moyens, décors stricte­ment naturels, acteurs mécon­nus. À l’ar­rivée, cepen­dant, on a le sen­ti­ment de n’avoir trou­vé que la ver­sion fauchée des con­ven­tions qui lestent par ailleurs moult films plus con­fort­able­ment tournés.