Per­pet­ua 664 sort sur les écrans avec pas moins de treize ans de retard. Tourné en 2000, le film de Clau­dia Neu­bern a dû subir les défa­vor­ables cir­con­stances de la dis­tri­b­u­tion et atten­dre l’engouement plus con­séquent que con­naît désor­mais le doc­u­men­taire pour se faire une place dans les sor­ties de 2013. Son ama­teurisme, par­fois touchant, ne sauvera pas ce film dont la mal­adresse méthodologique finit par déranger.

C’est l’époque où la mise en scène de l’intime, de soi, du cer­cle famil­ial con­naît un regain d’intérêt grâce à l’entrée notable dans le ciné­ma de la caméra DV. Alain Cav­a­lier devient un filmeur, Agnès Var­da réalise Les Glaneurs et la glaneuse, Arte pro­pose la col­lec­tion « Petites Caméras », Thomas Vin­ter­berg emporte la DV sur le ter­rain de la fic­tion avec Fes­ten, entraî­nant der­rière lui plusieurs cama­rades du Dogme95. Nous sommes en 2000, et Clau­dia Neu­bern reçoit de son oncle brésilien des ban­des sonores qui ramè­nent à la vie sa mère, décédée quand elle n’avait qu’un an. Clau­dia, qui en a désor­mais vingt-cinq et vit en France, retourne dans son pays natal à la recherche de cette femme qu’elle n’a jamais pu con­naître. À tra­vers les paroles recueil­lies auprès de sa famille et des amies de Lais, qui tous s’accordent à en louer la con­stante bonne humeur, se des­sine le por­trait d’une femme belle, roman­tique et mer­veilleuse. Cepen­dant, çà et là, quelques mots ternissent l’image idéal­isée de Lais et ramè­nent peu à peu à la sur­face des sou­venirs douloureux ter­rés depuis bien longtemps. La décou­verte de la dépres­sion de la jeune femme voile soudain les francs sourires qu’affichent les pho­tos gran­uleuses de l’époque.

En tra­vail­lant avec Waldir Xavier au mon­tage, Neu­bern a su créer un per­son­nage à par­tir des rushs ramenés de six semaines de tour­nage, et racon­ter une his­toire en lui don­nant le sens d’une enquête : lever le voile sur cette femme mys­térieuse et sur les ambiguïtés qui restent sans réponse. Mais le prob­lème essen­tiel de Per­pet­ua 664 est sa méth­ode. La quête obstinée du secret devient traque de l’émotion, portée par une obses­sion désagréable, celle de vouloir absol­u­ment faire accouch­er les per­son­nages de leurs émois enfouis après tant d’années. Pire, le film refuse de per­dre une miette des larmes qu’il aura extorquées, par­fois sans effort tant il est vrai qu’elles ne deman­dent qu’à explos­er chez certain(e)s, par­fois au prix d’un plus gênant entête­ment auprès de ceux qui préfér­eraient garder le silence. La réal­isatrice cède à la facil­ité des zooms et gros plans sur la larme, quand ses regards à la caméra mal­adroits trahissent une gaucherie qui finit par ren­dre mal à l’aise.

La caméra de Neu­bern devient un pré­texte thérapeu­tique, et Per­pet­ua 664 se trans­forme en règle­ment de comptes avec le père. « Il vaut mieux par­fois ne pas savoir » lâche cette fig­ure mutique, avare de sen­ti­ments. Mais Neu­bern ne retient la leçon qu’à moitié et con­tin­ue sa traque tenace. Dans ce com­bat con­tre le silence, elle fini­ra donc par gag­n­er, arrachant des pleurs à l’homme tac­i­turne sur la tombe de son amour de jeunesse. Le film, alors, pour­ra s’achever, comme s’il avait accom­plit sa tâche incon­sciente : pren­dre sa revanche sur le hiératisme pater­nel. Mal­gré la sincérité de la démarche de ce film sur l’absence et le dif­fi­cile tra­vail du par­don, et même si quelques jolies scènes le sauvent par endroits (les amies de Lais évo­quant la révo­lu­tion fémi­nine), l’indélicatesse impa­tiente dont il fait trop sou­vent preuve crée un malaise per­sis­tant.