Tout suc­cès lit­téraire mérite-t-il néces­saire­ment une adap­ta­tion ciné­matographique ? La ques­tion pour­rait s’apparenter à un énième débat lit­téraire, ringard et sans intérêt, mais révèle pour­tant une impor­tance lorsqu’on con­naît la renom­mée mon­di­ale de l’œuvre d’Albert Cohen. Tirail­lée entre des prob­lèmes de droits d’auteur et de finance­ment, l’adaptation de l’ouvrage est dev­enue une entre­prise de longue haleine, étirée sur plus d’une ving­taine d’années. Hélas, Belle du seigneur déchante aus­si rapi­de­ment qu’il a pu sus­citer, chez les ama­teurs avérés, les plus belles promess­es.

Nul doute que Genio Bon­der ait été un admi­ra­teur invétéré de l’œuvre d’Albert Cohen, le réal­isa­teur lui ayant déjà con­sacré, dans le passé, un bril­lant doc­u­men­taire télévi­suel. Comme le pro­tag­o­niste prin­ci­pal du roman d’Albert Cohen, le cinéaste fut égale­ment diplo­mate, décou­vrant l’ouvrage au milieu des années 1980, alors qu’il tra­vail­lait encore pour le gou­verne­ment brésilien. Le film con­serve l’intrigue prin­ci­pale du livre et met en scène dans les années 1930 le par­cours du séduisant Solal, bril­lant employé de la SDN (Société des Nations). Lorsqu’il croise le regard de la belle Ari­ane, une aris­to­crate protes­tante mar­iée à son sub­al­terne Adrien, Solal imag­ine un strat­a­gème pour séduire la jeune femme, et entame une rela­tion tumultueuse, pas­sion­née et trag­ique.

Le fort intérêt du cinéaste pour l’ouvrage d’Albert Cohen transparaît d’emblée dans un souci du détail, une atten­tion extrême pour retran­scrire l’atmosphère du Paris des années 1930 et dépein­dre l’avidité sociale du milieu aris­to­crate et protes­tant de l’époque. Seule­ment, en étant attaché à une telle fidél­ité socio-his­torique, le réal­isa­teur intro­duit une quête pic­turale érein­tante dans la mesure où la mise en scène n’obéit dès lors qu’à un effort de styl­i­sa­tion de l’espace. Théâ­tral­isé à out­rance, ce dernier n’offre qu’une très faible lib­erté d’improvisation aux comé­di­ens, dont le jeu ne prend une dimen­sion réelle­ment per­ti­nente que lorsqu’il entre en écho avec un cadre cen­trifuge, comme sans cesse dépassé par la fuite en avant des deux amants, et leur glisse­ment inévitable vers une des­tinée trag­ique.

Piégé par un souci esthé­tique prenant rapi­de­ment le pas sur le traite­ment de l’intrigue autant que sur la con­struc­tion des per­son­nages, le fil­mage de Gle­nio Bon­der tombe dans le piège d’un maniérisme qu’on pour­rait soupçon­ner de vouloir mas­quer un manque d’inventivité. Doit-on alors s’imaginer que le réal­isa­teur n’aurait pas su pren­dre suff­isam­ment de dis­tance vis-à-vis de l’œuvre d’Albert Cohen ? La ques­tion laisse peu de place au doute, tant la direc­tion d’acteurs souf­fre d’une inges­tion beau­coup trop som­maire des per­son­nages. La jeune Natalia Vodi­ano­va ‑qui signe ici son pre­mier rôle prin­ci­pal au ciné­ma- n’est réduite qu’à une inter­pré­ta­tion pure­ment physique d’Ariane, lui prê­tant certes une beauté sai­sis­sante, mais dénuée du mys­tère et de la pré­ten­tion cen­sés pour­tant car­ac­téris­er le per­son­nage. Jonathan Rhys Mey­ers insuf­fle au séduisant Solal un dynamisme et une féroc­ité plus per­ti­nents, rap­pelant l’excellence de son jeu dans Match Point de Woody Allen, sans toute­fois en repro­duire l’étincelle.

À force de vouloir « coller » à l’atmosphère du texte orig­i­nal comme pour mieux en respecter l’authenticité, Gle­nio Bon­der essouf­fle donc toute véri­ta­ble appro­pri­a­tion du roman d’Albert Cohen, s’effaçant directe­ment der­rière son auteur comme par crainte d’une quel­conque dénat­u­ra­tion de l’ouvrage. En résulte une œuvre filmique déper­son­nal­isée, comme dépouil­lée de toute orig­i­nal­ité, loin des car­ac­téris­tiques qui définis­saient pour­tant l’audace du roman. Cela est d’autant plus regret­table que le cinéaste, décédé durant la post-pro­duc­tion du film, a incon­testable­ment dédié sa pro­pre vie à la con­créti­sa­tion de cette adap­ta­tion.