La Fille du 14 juil­let fai­sait par­tie de cette fournée d’un “jeune ciné­ma français pas mort”[1] annon­cée par les Cahiers du ciné­ma dans leur réjouis­sant dossier du numéro de mai dernier. Antonin Peret­jatko passe du court au long, comme Jus­tine Tri­et, quant à elle pro­gram­mée par l’ACID avec La Bataille de Solféri­no ; il partage avec cette dernière un même pro­duc­teur, Emmanuel Chaumet (tra­vail­lant aus­si avec Sophie Letourneur et Benoît Forgeard), qui œuvre dans une économie de bouts de ficelles, dans laque­lle il s’agit de puis­er lib­erté et inven­tiv­ité. Il faut soulign­er son tra­vail con­sis­tant actuelle­ment à amen­er une généra­tion de cinéastes sin­guliers vers le long-métrage – et l’honneur de sélec­tions can­nois­es (La Vie au ranch de Sophie Letourneur fut présen­té à l’ACID en 2010). Du côté de Jus­tine Tri­et, le pari est tenu avec un film remar­quable dans sa façon de faire se ren­con­tr­er (et même cogn­er dure­ment) l’espace pub­lic et les ter­ri­toires intimes, le romanesque et la matière du réel. Tan­dis que l’une tombe sous le coup de la lame de la guil­lo­tine chez Peret­jatko, sig­nalons aus­si que les têtes cir­cu­lent, notam­ment celle de Vin­cent Macaigne[2] qui joue dans La Fille du 14 juil­let et La Bataille de Solféri­no, ce qui donne un côté troupe à cette famille de ciné­ma.

“Folklorisation et muséification”

On ne peut pas dire que Peret­jatko témoigne d’un manque de lib­erté et de créa­tiv­ité. C’est même tout le con­traire, un charme allè­gre émane du curieux mélange entre comédie potache digne d’un Max Pécas et ciné­ma très cita­tion­nel gag­né par de mul­ti­ples effets de dis­tan­ci­a­tion, notam­ment nar­rat­ifs. Ceci dans un 16 mm qui sem­ble revenir d’entre les morts, et avec une touche encore plus vin­tage obtenue par l’accélération du flux de la caméra entraî­nant sac­cades du mou­ve­ment des comé­di­ens et voix pointues. Ici comme dans ses courts (French Kiss, L’Opération de la dernière chance), la grande affaire de Peret­jatko est un bur­lesque qui oscille entre degré zéro et (au moins) dix­ième degré. La Fille du 14 juil­let est per­pétuelle­ment gag­né par des trouées entre con­tem­po­rain et références au passé, insis­tant sur des formes de folk­lori­sa­tion et muséi­fi­ca­tion de l’histoire nationale, de la Révo­lu­tion à la Com­mune en pas­sant par le Front Pop­u­laire et Mai 1968, sans oubli­er La Lib­erté guidant le peu­ple de Delacroix qui sem­ble accroché dans tous les intérieurs de France. La ren­con­tre entre ces régimes tem­porels passé/présent – la per­tur­ba­tion est appuyée par l’apparition de la DeLore­ane DMC 12 de Retour vers le futur – se dis­tingue par­ti­c­ulière­ment bien dans la scène d’ouverture où des plans doc­u­men­taires du défilé de la fête nationale sont dis­tor­dus par l’accéléré. Mil­i­taires et chefs d’État (alter­nance respec­tée : Hol­lande suc­cé­dant à Sarkozy) sont par ailleurs ren­dus à impi­toy­able pan­tomime, dans une raideur ridicule évo­quant un gaullisme com­passé. La sim­plic­ité de l’effet ne réduit pas son effi­cac­ité, Nico­las Sarkozy appa­rais­sant tel qu’en lui-même, une par­faite dou­blure de Louis de Funès. Quant à François Hol­lande, son “mod­èle” reste à trou­ver…

“Qu’est-ce que je peux faire ?”

La Fille du 14 juil­let est une his­toire d’amour et d’embardées en bag­noles, de vacances et de fusil­lades, d’amitié et de crise économique – une sévère poli­tique d’austérité décrète l’avancée d’un mois de la ren­trée, fixée au 1e août dans une ambiance ten­ant à la fois de la déban­dade et de la guerre civile. Le jour de la fête nationale, Hec­tor, gar­di­en de musée, tombe amoureux de la belle Tru­quette. Un départ en vacances s’organise dans la foulée, avec Pator, faux médecin en fuite, et Char­lotte. Le mal­faisant Berti­er est aus­si de la par­tie, il mani­gance pour sous­traire Tru­quette, afin de la séduire à l’aide d’un manuel de drague. La troupe n’a alors qu’un objec­tif : que Hec­tor retrou­ve Tru­quette afin de vivre leur amour nais­sant. Sur la frénésie de gags et de péripéties souf­fle un vent anar­chiste, notam­ment une pen­sée anti-tra­vail. On pense beau­coup aux Pieds Nick­elés, mais, encore plus franche­ment, aux fugues godar­d­i­ennes ; les jeux chro­ma­tiques et graphiques de la mise en scène ren­voient à Made in USA ou Week-End, et surtout à Pier­rot le fou – dans un très beau plan large, Tru­quette, désœu­vrée, marchant sur l’estran ne serait-elle pas en train d’entonner l’emblématique “Qu’est-ce que je peux faire ? Je sais pas quoi faire.” L’indéniable énergie peine cepen­dant à se main­tenir sur toute la durée, l’ac­cu­mu­la­tion devient une sorte de rythme de croisière qui donne l’im­pres­sion que le film patine. Il lui manque peut-être d’avoir su créer une néces­sité à cet amour et un lien indé­fectible entre les per­son­nages, et du spec­ta­teur à leur encon­tre. Aus­si le bur­lesque – clas­sique comme mod­erne – entre­tient-il une émo­tion et une part trag­ique qu’Antonin Peret­jatko ne parvient pas, ou trop peu, à faire émerg­er. De ce fait, La Fille du 14 juil­let n’est que sym­pa­thique, ce qui n’est tout de même pas rien.

Notes

Notes
↑1 La Une exacte était : “Jeunes cinéastes français on n’est pas morts !”
↑2 Il y aura cette année une sorte de fes­ti­val Macaigne de Cannes puisque le comé­di­en joue aus­si dans 2 automnes 3 hivers de Sébastien Betbed­er, présen­té à l’ACID.