Pour son pre­mier film, Pierre Godeau s’in­téresse à Juli­ette, 25 ans, fraîche et jolie Parisi­enne qui, peut-être en réac­tion face à un deuil qui s’an­nonce, ne fait ni preuve de respon­s­abil­ité, ni de générosité dans son rap­port à l’autre. De ce por­trait pas tou­jours sym­pa­thique, le jeune réal­isa­teur tire un film poseur et sou­vent trop bavard duquel émer­gent par­fois quelques idées de mise en scène.

Dif­fi­cile de ne pas penser à ce qui pour­rait être une loin­taine cou­sine de Juli­ette dans le ciné­ma français con­tem­po­rain : en 2011, dans Belle Épine, Pru­dence (Léa Sey­doux) devait elle aus­si com­pos­er avec la perte d’un par­ent, échap­pant con­tin­uelle­ment à ses oblig­a­tions pour ten­ter de vivre un instant présent pré­ten­du­ment syn­onyme de lib­erté. Seule­ment, à la dif­férence de Juli­ette, le per­son­nage créé par Rebec­ca Zlo­tows­ki vivait une tem­pête intérieure qui aspi­rait le film dans des mou­ve­ments con­traires quand Juli­ette, issue d’un tout autre milieu social, sem­ble vivre en-dehors de cette agi­ta­tion, comme extérieure à elle-même, lim­i­tant l’in­ter­ac­tion avec les autres per­son­nages à quelques démon­stra­tions d’é­goïsme et d’im­ma­tu­rité. Entre une sœur avec qui elle n’ar­rive pas à com­mu­ni­quer (Élodie Bouchez, dans un rôle vrai­ment mineur), un amant bonne pat­te avec qui elle refuse de s’en­gager et enfin un ancien petit ami qui sem­ble être le seul à avoir la patience de la com­pren­dre, Juli­ette vire­volte au gré de ses envies, ne faisant finale­ment pas grand chose de sa vie.

Si Juli­ette vient effec­tive­ment d’un milieu rel­a­tive­ment aisé (elle occupe le bel apparte­ment parisien de son père mourant) et se soucie peu du matériel (sauf quand sa sœur lui rap­pelle qu’elle devra un jour pay­er ses fac­tures), la ques­tion du tra­vail inter­vient néan­moins par inter­mit­tences dans le réc­it car, pour la jeune femme, l’en­jeu sera finale­ment de savoir quoi faire de sa vie. Non pas pour des con­sid­éra­tions matérielles mais plus, comme le note la meilleure amie de Juli­ette, parce qu’il faut se libér­er de la pres­sion parentale. Face au film de Pierre Godeau, s’in­ter­roger sur le choix de représen­ter un milieu social plutôt qu’un autre ne tient donc pas de la vaine polémique car ici, le relatif con­fort tient les pro­tag­o­nistes à dis­tance de la néces­sité et sem­ble jus­ti­fi­er cette étrange autar­cie affec­tive dans laque­lle Juli­ette évolue au gré des scènes. Seule­ment, là où on aurait pu espér­er une cer­taine âpreté dans la manière de restituer les étapes que Juli­ette tra­verse en tant qu’adulte en devenir, le scé­nario mise sur un trop-plein de paroles qui glisse sur le per­son­nages prin­ci­pal et égrène une bande orig­i­nale bien sen­tie où chaque chan­son surligne l’en­jeu qui se des­sine (par pitié, pourquoi «Knock­ing on Heav­en’s Door» au moment de l’en­ter­re­ment du père ?).

Peut-être parce qu’il est passé par le vidéo­clip (notam­ment au ser­vice d’An­gus & Julia Stone), Pierre Godeau ne lim­ite bien heureuse­ment pas son film à un por­trait fausse­ment nat­u­ral­iste d’une gamine fron­deuse et égoïste. Ten­tant quelques propo­si­tions formelles, Juli­ette gagne par­fois une légèreté qui lui fait le plus sou­vent défaut par manque d’aéra­tion. Si on peut pass­er sur les quelques flash­backs peu inspirés qui tra­vail­lent surtout les images d’Épinal (des sou­venirs de vacances avec la sœur lorsqu’elles étaient plus jeunes – et donc plus com­plices), le jeune réal­isa­teur tente quelque expéri­men­ta­tion sur une plage de Nor­mandie et restitue l’u­nivers de l’héroïne en assumant totale­ment le côté bricolé de ses fan­tasmes lit­téraires (mer­ci Gondry). Cela ne suf­fit néan­moins pas à don­ner au film l’é­pais­seur espérée pour être plus qu’un por­trait de façade un peu poseur. Dans ces con­di­tions, il est d’au­tant plus dif­fi­cile de pren­dre de la hau­teur par rap­port au per­son­nage de Juli­ette que rien ne sem­ble pou­voir finale­ment rat­trap­er, surtout pas la scène de fin, au sym­bol­isme trop appuyé.