Chaque jour, des Algériens et des Français pren­nent le fer­ry qui relie Mar­seille à Alger. Qu’ils s’apprêtent à retrou­ver leur famille en Algérie, leur foy­er en France ou vice-ver­sa, ces vingt-qua­tre heures dans le no man’s land marin sont autant prop­ices à l’introspection qu’à la con­ver­sa­tion. Élis­a­beth Leu­vrey a cap­té ces paroles et des­sine avec La Tra­ver­sée les mille vis­ages de ceux dont l’identité se partage entre les deux rives de la Méditer­ranée. Présen­té dans de nom­breux fes­ti­vals depuis 2006, notam­ment à Ciné­ma du Réel, où il reçut un prix, le film sort aujourd’hui en salles dans une ver­sion remon­tée, légère­ment plus longue.

Alors que la mer se déroule sous la coque du bateau et que l’on s’éloigne d’un port pour se rap­procher d’un autre, des groupes se for­ment, des pen­sées font sur­face. Cer­tains racon­tent leur dif­fi­culté à se sen­tir à l’aise au « bled », dans ce pays que leur famille dit être le leur, leur impos­si­bil­ité d’y rester plus de quelques jours ou semaines. On par­le d’intégration, du regard des Français « de souche ». Mais ce sont aus­si les sou­venirs qui resur­gis­sent : ceux des anciens qui ont aban­don­né leur famille pour aller tra­vailler en France, avant l’ère du regroupe­ment famil­ial ; ceux des fils qui ont lan­gui de leurs pères. Et l’avenir : un Lyon­nais d’origine algéri­enne qui ren­tre en France avec une nou­velle épouse tente de lui décrire ce qui l’attend de l’autre côté.

Les échos et écarts entre ces dif­férents per­son­nages, les con­trastes entre leurs façons de s’exprimer, leurs dif­férents liens avec l’histoire des rela­tions fran­co-algéri­ennes : une car­togra­phie se des­sine, celle de l’entre-deux, de ce qui débor­de une pré­ten­due « iden­tité nationale ». Élis­a­beth Leu­vrey évite pour­tant tout effet de cat­a­logue, ne serait-ce que parce que chaque con­ver­sa­tion se démar­que par sa tonal­ité et son con­texte pro­pre. Cha­cune est déter­minée par la rela­tion spé­ci­fique au sein de laque­lle elle naît : entre deux petites filles, au sein d’un groupe d’hommes, entre une mère et sa fille, entre un homme mûr et une jeune femme qui vien­nent de se ren­con­tr­er… La caméra est là comme une tierce per­son­ne silen­cieuse, proche et alerte mais jamais intru­sive, pour recueil­lir ces paroles assez extra­or­di­naires de sen­si­bil­ité. Cette matière, Élis­a­beth Leu­vrey l’a non seule­ment soigneuse­ment sélec­tion­née mais aus­si habile­ment brodée. Elle parvient ain­si à nous faire sen­tir ce que ces dif­férents per­son­nages ont peut-être en com­mun – plus qu’une dou­ble appar­te­nance qui prend en réal­ité des formes très divers­es : une cer­taine mélan­col­ie, une sen­ti­ment d’incomplétude, mais aus­si un point de vue dis­tan­cié et lucide sur sa pro­pre iden­tité.

La réal­isatrice, elle-même née en Algérie, aurait pu pren­dre part aux échanges. Elle s’en abstient et préfère laiss­er naître les con­ver­sa­tions telles (ou presque) qu’elles le feraient sans la présence de la caméra. Il sem­ble en effet que le bateau, en tant qu’espace à la fois isolé du monde et partagé par tous les voyageurs, agisse comme un catal­y­seur. En tant que non-lieu, il per­met à ses occu­pants tem­po­raires d’exprimer sans détours leur nature para­doxale – chez eux dans deux pays différents~/ chez eux nulle part. La caméra explore par moments cet espace cir­con­scrit et anonyme, mar­quant la rela­tion de dépen­dance qui existe entre les paroles échangées et le cadre qui leur per­met de naître. Elle ne quit­tera jamais cette bulle neu­tre pour met­tre pied à terre : ce que cha­cun devient une fois arrivé à bon port, c’est encore une autre his­toire.