À en juger par les films qui nous arrivent de Colom­bie, il y est dif­fi­cile pour les cinéastes d’ig­nor­er la guerre civile qui se pour­suit dans l’ar­rière-pays. Le récem­ment vu La Playa ne l’évo­quait pra­tique­ment pas, mais la lais­sait sous-jacente. La Sir­ga, lui, est comme cerné par la guerre (le film s’ou­vre sur l’im­age d’une vic­time empalée et se ferme peu après une autre), mais celle-ci laisse respir­er en son creux une obser­va­tion pas si pris­on­nière de l’ac­tu­al­ité, et néan­moins per­ti­nente.

“La Sir­ga”, c’est cette auberge en décrépi­tude au bord d’une lagune, tenue par le mûr et solide Óscar, et où sa nièce Ali­cia qu’il n’a pas vue depuis des lus­tres vient fuir la guerre qui a détru­it son vil­lage et tué ses proches. Étrange asile que cette auberge qu’on s’ob­s­tine à restau­r­er alors que pra­tique­ment per­son­ne ne s’y risque plus ; où les vis­i­teurs sont si rares que la jeune fille nou­velle­ment apparue fait l’ob­jet de trou­bles atten­tions, y com­pris celle de son oncle[1]. Face à ce point de repère plan­té — comme échoué — au milieu d’une nature pas vrai­ment domes­tiquée, tous les gens de pas­sage se don­nent un objec­tif, une fonc­tion, ten­tant de con­stituer un univers en soi cepen­dant que le monde extérieur ne se laisse pas ignor­er si facile­ment. Le pre­mier long métrage de William Vega ne racon­te guère autre chose que cela : les ten­ta­tives d’un micro­cosme éclaté mais solide pour se préserv­er de la vio­lence qui le cerne et dont des per­son­nages extérieurs comme Ali­cia ou son cousin (le fils de l’auber­giste revenu inopiné­ment, en cheville avec des com­bat­tants) men­a­cent d’ap­porter les stig­mates.

Érosion d’un monde

Ce lieu dont on tente d’en­ray­er la décom­po­si­tion, le cinéaste le traite à la fois comme un refuge en marge du réel et un décor con­créti­sant une réal­ité sor­dide mais inévitable, que la caméra sem­ble observ­er sur un sim­i­laire mode d’en­tre-deux : à l’é­tat de demi-som­meil, presque à l’im­age d’Ali­cia qui man­i­feste des accès de som­nam­bu­lisme. À cette bicoque cernée par la brume, la jeune fille accède comme dans un rêve (fil­mage de l’ar­rivée à tra­vers le hublot d’un can­ot, comme un iris), pour y faire, au milieu des activ­ités quo­ti­di­ennes, des décou­vertes par­fois trou­blantes (regards voyeurs, phénomènes naturels éton­nants comme ce bloc de terre se détachant de la rive pour dériv­er dans la lagune). Le lieu sem­ble prop­ice à l’é­trange et à l’éloigne­ment des lois du monde. Cepen­dant, des sautes savam­ment ménagées (une porte qui s’ou­vre et se ferme en cachant un change­ment de posi­tion d’Ali­cia à l’ar­rivée de son oncle, une ellipse pour faire appa­raître le fils prodigue, un hors-champ pour annon­cer la mort) ramè­nent sans prévenir à la bru­tal­ité des événe­ments de la réal­ité : le vent qui sec­oue et endom­mage le bâti­ment, la présence dis­crète mais indé­ni­able de la guerre (des fusils cachés entre les sacs de den­rées), et surtout ces planch­es qu’on s’at­telle à tir­er de leur pour­ri­t­ure et con­tre lesquelles vient buter le regard. Le film trou­ve sa prin­ci­pale “tex­ture” dans ce bois sou­vent filmé en gros plan, avec ses stries, sa rugosité et son humid­ité, qu’il soit objet de l’ac­tiv­ité des per­son­nages, fil­tre pour la lumière ou les regards, ou par­avent pour abrit­er des con­ver­sa­tions secrètes et oppres­santes. Le matéri­au incar­ne au mieux l’éd­i­fice dont Vega scrute la fragilité, un monde gan­grené par le monde, un monde tou­jours au bord de l’écroule­ment.

Notes

Notes
↑1 Erra­tum : À la pre­mière paru­tion de cette cri­tique en avril 2013, à cet endroit même, nous avions égale­ment noté l’emploi du vou­voiement entre mem­bres de la même famille, et inter­prété (à tort) ce détail comme une mar­que de déficit d’hos­pi­tal­ité entre par­ents. Nous devons ici remerci­er M. Jacques Pelinq pour avoir cor­rigé notre igno­rance sur ce point, en nous faisant remar­quer qu’il s’ag­it d’un traite­ment de lan­gage tout à fait nor­mal dans les cam­pagnes colom­bi­ennes.