Ayant écopé de cinq ans d’in­ter­dic­tion pour avoir présen­té, sans visa du comité de cen­sure chi­noise, Une jeunesse chi­noise en Europe, Lou Ye revient offi­cielle­ment en Chine avec Mys­tery. Pas sûr que ce nou­veau pro­jet lui per­me­tte de ren­tr­er en grâce auprès de l’Anas­tasie chi­noise. Pour le réal­isa­teur, si la société chi­noise est une société du mys­tère, c’est aus­si et surtout parce que c’est une société du men­songe atavique : pour soutenir ce con­stat, Lou Ye avance masqué, labyrinthique. Et c’est tant mieux.

C’est d’au­tant plus trou­blant que le mys­tère du titre se rat­tache dès les pre­mières images à un who­dunit[1] tra­di­tion­nel. Une jeune fille, la tête ensanglan­tée, est ren­ver­sée par une voiture : les pas­sagers, fils de bour­geois aisés, reni­flent l’ar­naque à l’as­sur­ance, mais le mys­tère demeure – pourquoi est-elle déjà blessée à la tête, avant même l’ac­ci­dent ? Qui, des mul­ti­ples per­son­nages grav­i­tant autour d’elle et qui vont nous être présen­tés, est respon­s­able ? Une épouse, une mère, un flic, un jeune homme, un homme d’af­faires…

Fonc­tion­nant sur le mode du film choral, Lou Ye pré­sup­pose les liens entre les indi­vidus, joue à les révéler au fil du réc­it. Chaque séquence pré­cise un por­trait, et révèle égale­ment la part de men­songe qui entoure le per­son­nage – sans que, de prime abord, le rap­port avec la séquence intro­duc­tive ne soit clair. Pour­tant, cha­cun s’y rat­tache plus ou moins, et tou­jours par le non-dit, le silence, l’omis­sion coupable. Ténu, caché, le lien est aus­si le pré­texte qui per­met à Lou Ye de met­tre en scène une véri­ta­ble lutte des class­es entre bour­geois nou­veaux rich­es, flics poten­tielle­ment cor­rom­pus, gens d’af­faire et pro­lé­taires dans la ville de Wuhan – ville cen­trale de l’Em­pire du Milieu, et agré­gat récents de trois villes mitoyennes aux orig­ines sociales bien dis­tinctes.

Dans Rashô­mon, Kuro­sawa offre à cha­cun de par­ler pour offrir une vision pré­cise et assumée du réel. Mys­tery offre l’op­por­tu­nité à cha­cun de rajouter sa couche de men­songe, de non-dit à une vérité cachée que nul ne veut dévoil­er. Le silence et le doute for­ment une chape tout autour de l’ar­gu­ment qu’on nous a présen­té comme cen­tral : tout se con­stru­it autour de cette idée qui nous échappe de plus en plus. Lou Ye adapte sa mise en scène, priv­ilé­giant une caméra portée, don­nant volon­tiers dans le flou, le cadrage débul­lé, le tout sous une pluie tor­ren­tielle et omniprésente qui achève de brouiller notre vision. Le mon­tage nav­igue d’une tem­po­ral­ité à l’autre, du passé au futur : Lou Ye con­stru­it un tapis de patch­work qui attend de nous révéler l’im­age cachée.

For­cé­ment, avec cette propen­sion atavique au men­songe, à la dis­sim­u­la­tion, la révéla­tion ne peut venir de per­son­ne en par­ti­c­uli­er. Offerte ex nihi­lo, la solu­tion de l’énigme révèle une présence patente du réal­isa­teur comme racon­teur d’his­toire, comme nar­ra­teur choi­sis­sant délibéré­ment de retra­vailler le réel. Le cinéaste se pose d’ailleurs en libéra­teur : s’il n’avait pas été là, l’éche­veau de men­songes serait resté sans fin. La révéla­tion, pour autant, n’est pas le point final du réc­it. Celui-ci va con­tin­uer, se dirigeant vers l’inévitable ques­tion : pourquoi tout cela ? Mais la rai­son en est dev­enue aus­si nébuleuse que le réc­it lui-même, et nul, pas même les pro­tag­o­nistes, ne peu­vent à présent percevoir les raisons qui ont présidé à leurs actes. Quant à se sou­venir si tout cela en valait vrai­ment la peine…

Du traite­ment frontal, large­ment axé sur le pathos et le mélo­drame d’Une jeunesse chi­noise, ne reste aujour­d’hui que peu de chose. Retenu, sub­til, labyrinthique, Lou Ye tran­scende à la fois son pro­pos pri­maire – qui a tué ? – et son pro­pos sec­ondaire – mon­tr­er une société sous l’emprise du men­songe. Puz­zle nar­ratif et sen­si­tif exci­tant, Mys­tery appa­raît comme une évo­lu­tion intéres­sante et exigeante du cinéaste de Suzhou Riv­er, dou­blée d’une ten­ta­tive sub­tile de con­tourne­ment de la cen­sure éta­tique.

Notes

Notes
↑1 Mys­tère polici­er clas­sique, où il s’ag­it de déter­min­er le (ou les) coupable d’un crime.